Le chef d’œuvre lyrique de Piotr Ilitch Tchaïkovski, Eugène Onéguine (1879) fait son retour à l’Opéra national de Paris dans une nouvelle production très attendue, confiée au comédien et réalisateur Ralph Fiennes ; pour sa première mise en scène, le Britannique joue la carte d’un classicisme intemporel et élégant, certes peu novateur, mais porté par un plateau vocal de haute volée.
Est-ce la réputation de Ralph Fiennes (né en 1962) ou bien celle de Tchaïkovski, qui explique le succès public rencontré par Eugène Onéguine, dont chaque représentation affiche complet en ce début d’année à Paris ? Sans doute un peu des deux, tant l’ouvrage intimiste du compositeur russe ne cesse de toucher au cœur par la justesse de sa palette de sentiments, tous brossés avec une infinie tendresse, sans les excès de pathos parfois constatés ailleurs. Alors surtout connu pour sa science de l’orchestre, en ayant déjà à son actif ses quatre premières Symphonies et le ballet Le Lac des Cygnes, Tchaïkovski tourne son inspiration vers l’économie de moyens de Mozart et Gounod, notamment dans les tableaux intimistes et les ensembles. Il ajoute une coloration plus populaire dans les chœurs villageois, admirablement contrastés avec les danses de salon, qui irriguent la partition en plusieurs endroits. Il fallait certainement un chef de tout premier ordre, tel que Semyon Bychkov (73 ans), pour rendre justice aux variations de climat toujours à l’œuvre : le chef américain d’origine russe tisse des phrasés d’une délicatesse infinie pour insister sur l’ennui provincial décrit au premier tableau, avant de montrer davantage de tempérament dès les premiers nuages venus, des élans amoureux naïfs de Tatiana à la querelle irréconciliable entre les deux « amis » Lenski et Onéguine. On ne peut que se réjouir de la nomination, à compter du 1er août 2028, de ce grand artiste en tant que directeur musical de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris (poste vacant depuis la démission de Gustavo Dudamel en 2023).
Un autre motif de satisfaction vient de la mise en scène de Ralph Fiennes, qui remplace l’inusable production de Willy Decker. Sans révolutionner le genre, cette nouvelle proposition permet de suivre fidèlement chaque péripétie du livret, en insistant d’emblée sur l’environnement glacial : le spectateur est ainsi plongé dans la profondeur des états d’âme des protagonistes, tous enfermés dans les méandres d’une vie provinciale, cherchant à s’illusionner dans la rêverie des livres (Tatiana) ou dans le cynisme (Onéguine). A cet égard, le premier tableau dévoile une forêt monotone de bouleaux, dont les couleurs troubles et jaunâtres reviennent tout au long de la soirée dans les éléments de décor, comme un écho à ces origines sociales indélébiles. C’est bien l’absence de perspectives et l’étroitesse de vue d’une noblesse reculée sur laquelle Fiennes veut insister grâce aux aspects visuels, tandis que la finesse de la direction d’acteurs fait mouche : l’isolement d’Onéguine est ainsi plusieurs fois figuré par son exclusion du groupe, toujours très soudé en contraste. Certaines scènes mineures trouvent aussi davantage de saveurs, grâce à un sens du détail bienvenu, notamment lors du chœur des jeunes filles au début du 3e tableau. Affublées d’un nimbe doré sur la tête, les interprètes ressemblent à des icônes orthodoxes, ce qui imprime une coloration plus moraliste à leur texte, en apparence inoffensif et anodin.
Face à ce travail d’une belle probité, la soirée trouve sa réussite première dans le plateau vocal quasiment idéal, en dehors de quelques réserves. Ainsi de la Tatiana Ruzan Mantashyan, qui montre une technique parfaitement articulée, d’une souplesse admirable dans les changements de registre, mais peu habitée au niveau interprétatif. Sa scène de la lettre souffre ainsi de cette faiblesse de caractère, plus encore décevante en fin de soirée lors de son ultime affrontement avec Onéguine. A l’inverse, Boris Pinkhasovich séduit dans le rôle-titre par sa morgue sans ostentation, à même de faire vivre toutes les ambiguïtés de son personnage, seulement capable d’envisager l’amour dans l’adversité. On aime plus encore l’admirable Bogdan Volkov en Lenski, habitué du rôle qu’il a chanté sur plusieurs grandes scènes, en même temps que ses prestations inoubliables dans Le Conte du tsar Saltane de Rimski-Korsakov (voir notamment l'an passé à Madrid). Son dernier air, bouleversant, captive l’assistance par sa capacité à sculpter chaque mot au service du sens, autour d’une émission claire et aérienne, qui passe aisément la rampe. Que dire, aussi, de la classe vocale d’Alexander Tsymbalyuk dans son court rôle du Prince Grémine, en fin de représentation, qui nous frustre de ne pas l’entendre davantage ? L’ensemble des seconds rôles emporte aussi l’adhésion, au premier rang desquels les beaux graves de Marvic Monreal en Olga, tandis que le Chœur de l’Opéra national de Paris assure honorablement sa partie.







