A l’Opéra de Lille, la féérie visuelle imaginée par Suzanne Andrade et Barrie Kosky revisite La Flûte enchantée de W. A. Mozart, accueillie par un succès public chaleureux, comme ailleurs dans le monde : malgré quelques réserves sur les conséquences dramaturgiques du concept, l’imaginaire dédié au cinéma muet expressionniste allemand des années 1920 séduit par sa fantaisie délurée et accessible à tous – petits comme grands.
La Flûte enchantée figure parmi les cinq opéras les plus joués au monde, toutes langues confondues, et reste le premier donné en langue allemande. Entre théâtre populaire et élévation philosophique, son livret foisonnant conjugue des références maçonniques et des figures symboliques telles qu’Isis et Osiris, tout en incluant des éléments plus problématiques pour une lecture contemporaine, de la misogynie à la promotion du patriarcat. Comment rendre lisible cette complexité sans en trahir l’esprit, ni en alourdir le propos ?
Confronté à ces questionnements, Barrie Kosky, ancien directeur général de la Komische Oper Berlin (2012-2022) – et déjà applaudi in loco dans Semele de Haendel en 2022 -, a choisi une approche originale centrée sur la simplification des enjeux, sous forme de conte initiatique. La principale novation vient du remplacement des dialogues parlés par des intertitres à la manière des films muets, accompagnés au pianoforte (extraits des Fantaisies K. 397 et K. 475 du même Mozart). Le spectateur gagne ainsi en rythme ce qu’il perd en compréhension des références précitées (toujours présentes dans le texte chanté), dont l’explicitation du sens apparaît dès lors contournée. L’idée s’avère brillante en ce qu’elle évite les tunnels parlés, parfois mal servis par les chanteurs, mais réduit l’épaisseur psychologique des personnages, en particulier ceux dévolus au contraste comique. Ainsi de Papageno et Papagena, qui perdent l’essentiel de leur place de contrepoids populaire et terrien face au chemin d’élévation spirituelle et intellectuelle emprunté par Tamino.
D’où vient pourtant que le spectacle fascine, à l’instar d’autres productions de Barrie Kosky, tout aussi audacieuses dans les transformations opérées (voir notamment sa Carmen à Francfort) ? Le concept, imaginé avec Suzanne Andrade, consiste à plonger le spectateur dans un maëlstrom d’images animées, projetées sur un unique mur blanc, dans lequel s’insèrent les chanteurs à la manière d’automates. La réalisation technique virtuose impressionne par sa précision millimétrée, autant que par l’imaginaire visuel d’une incroyable richesse dans la variété de ses emprunts, en hommage à l’âge d’or du cinéma muet au début du XXe siècle. Toute une série d’icônes emblématiques est ainsi convoquée, du vampire Nosferatu à Betty Boop (inspirée de l’actrice américaine Louise Brooks), en passant par Buster Keaton. L’exagération et la déformation des perspectives, caractéristiques de l’expressionnisme, s’accompagne quant à elle d’une stylisation du graphisme, avec quelques ajouts issus de l’Art nouveau et de l’Art déco. Quelques éléments propres au cabaret viennent aussi rythmer l’ensemble, en un humour bon enfant et souvent inattendu dans ses assemblages poétiques et surréalistes.
Face à cette réussite visuelle, le plateau vocal réuni se montre de haute tenue, jusque dans le moindre second rôle. Ainsi du Tamino au chant éloquent de Mingjie Lei, dont la voix blanche séduit par sa clarté d’articulation et son opulent médium. La Pamina de Natasha Te Rupe Wilson n’est pas en reste dans l’élégance des phrasés, soutenus par une attention au texte. On apprécie également le timbre gourmand et parfaitement projeté de Jarrett Ott (Papageno), dont la réduction du rôle parlé ne peut malheureusement lui offrir toutes les ressources drolatiques attendues. La voix plus légère de Regina Koncz (La Reine de la Nuit) se régale des vocalises, d’une souplesse aérienne, sans donner une dureté excessive à son interprétation. Adrien Mathonat (Sarastro) se distingue quant à lui par sa noblesse de phrasés, tandis qu’Elmar Gilbertsson apporte à Monostatos une palette de couleurs étonnamment variée pour ce rôle, souvent plus ténébreux.
Enfin, le jeune Riccardo Bisatti (né en 2000) anime la soirée d’un geste aussi élégant qu’allégé, malgré quelques traits appuyés dans les tutti lors de l’ouverture. Surtout, sa capacité à ne jamais couvrir le plateau s’accompagne d’une sensibilité admirablement différenciée pour alterner entre les tempéraments tragique et comique.









