dimanche 25 janvier 2026

« La Passagère » de Mieczyslaw Weinberg - Johannes Reitmeier - Opéra de Toulouse - 23/01/2026

Attention, chef-d’œuvre ! On doit à la curiosité de Christophe Ghristi, directeur artistique de l’Opéra national de Toulouse, la création française du tout premier ouvrage lyrique de Mieczyslaw Weinberg (1919‑1996), La Passagère (1968) : le livret, captivant de bout en bout, raconte le destin croisé de deux femmes qui ont survécu aux camps de concentration d’Auschwitz, l’une en tant que captive polonaise, l’autre en tant que surveillante nazie. Le parti pris original de débuter le récit par le point de vue de l’Allemande, en pleine crise de culpabilité lorsqu’elle croit revoir son ancienne détenue Marta, des années après les événements, s’accompagne d’allers‑retours nerveux entre présent et passé : de quoi faire monter une tension croissante, qui fait de cet ouvrage l’une des œuvres marquantes sur la Shoah.

Cette histoire est d’autant plus émouvante qu’elle entre en résonnance avec le destin du compositeur, dont toute la famille de confession juive a été exterminée pendant la guerre, peu après sa fuite de Varsovie. A seulement 20 ans, Weinberg rejoint l’Union soviétique, y poursuivant ses études musicales, tout en hésitant à se lancer dans une carrière de virtuose du piano. Il choisit finalement la composition, recueillant l’amitié et le soutien indéfectibles de Chostakovitch dès 1943, l’année de l’écriture de sa Première Symphonie. Vingt et une autres suivront tout au long de sa carrière, particulièrement prolifique dans tous les domaines. Afin de pallier les difficultés à faire jouer sa musique, Weinberg s’investit tout particulièrement en musique de chambre, composant pas moins de dix‑sept quatuors à cordes (dont les Deuxième et Sixième ont été joués par le Quatuor Danel à Toulouse, la veille de la création de La Passagère). L’intérêt pour l’opéra ne vient que tardivement, à 49 ans, pour un total de sept ouvrages (voir notamment L’Idiot dans la production salzbourgeoise de 2024).

Ecartée par les Soviétiques qui redoutent un sujet trop religieux, La Passagère doit attendre 2010 pour trouver le chemin d’une création scénique au Festival de Bregenz, avant de faire le tour du monde en différentes productions, à chaque fois avec succès. On ne peut que se réjouir de découvrir le spectacle toulousain dans une salle pleine à craquer, signe d’un travail de communication réussi autour de cet événement. Le résultat ne l’est pas moins, tant les premières notes prennent aux tripes par le fracas percussif imposé par les timbales, alors que des chaussures tombent sur la scène : c’est là le premier signe du processus de déshumanisation à l’œuvre dans les camps, au cœur de la soirée. La musique de Weinberg impressionne tout du long par sa variété d’inspiration, donnant à entendre des rythmes de danse jazzy sur le bateau, en contraste avec les atmosphères plus sombres du passé, d’une économie de moyens d’une grande force dramaturgique. Tour à tour, la scansion inquiétante des harpes ou les cordes stridentes viennent marquer les étapes du récit, quand ce n’est pas le chœur en sourdine, d’une digne éloquence. Weinberg sait aussi marquer l’ennui et l’angoisse de l’avenir par une musique volontairement statique et sinueuse, notamment lors de l’exposition du quotidien des femmes, à la fin du I. Le chef italien Francesco Angelico (né en 1977), déjà applaudi ici même dans Mefistofele en 2023, se saisit de cette alternance de climats en imposant des tempi à la respiration mesurée, bénéficiant des couleurs superbes de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. On aimerait toutefois davantage de relief dans les parties verticales, souvent trop sages, qui peinent à évoquer les allusions et sous‑textes, souvent volontairement grotesques.

La déclamation en parlé-chanté a pour originalité d’épouser les langues maternelles des protagonistes, de l’allemand à l’anglais, en passant par le polonais, le français ou le russe. Certains personnages font froid dans le dos avec leur prononciation de l’allemand, dont la Kapo ici incarnée par une saisissante Manuela Schütte : son énumération des numéros des prisonnières claque comme une mitraillette, en contraste avec le chant digne et serein de l’héroïne Marta. Habituée du rôle qu’elle a chanté sur de nombreuses scènes (notamment à Innsbruck, où la présente production a été créée), Nadja Stefanoff se saisit de son rôle décisif par une présence magnétique et toujours juste. Son chant parfaitement projeté met le texte au centre de l’attention, faisant de chacune de ses apparitions un moment marquant. A ses côtés, Anaïk Morel (Lisa) donne une nouvelle leçon de classe vocale grâce à une technique sans faille, dont on pourrait seulement souhaiter une interprétation plus vénéneuse dans l’ivresse perverse de son pouvoir sur Marta. On aime aussi le chant incandescent et viril d’Airam Hernández (Walter), tout comme les lignes nobles de Mikhail Timoshenko (Tadeusz), tandis que tous les seconds rôles ravissent par leur à‑propos, à l’instar des chœurs. Une fois encore, l’Opéra de Toulouse se distingue dans la parfaite sélection de son plateau vocal, incontestable atout de la soirée.
Nadja Stefanoff
La production imaginée par l’Allemand Johannes Reitmeier (né en 1962), ancien intendant de l’Opéra d’Innsbruck, bénéficie avant tout du décor superbe de Thomas Dörfler : son bateau dévoile à la fois la chambre du paquebot ou l’enfer du camp, rapidement revisité par le recours au plateau tournant et aux éclairages. Si le principe, finalement très classique, s’essouffle au long de la soirée par le peu de renouvellement au niveau visuel, il s’accompagne d’une direction d’acteurs efficace et sans ostentation. Parmi les plus belles réussites, la scène des dernières retrouvailles entre le couple de Marta et Tadeusz émeut par l’incapacité des protagonistes à se toucher, comme annonciatrice du drame à venir. Les élans répétés de fraternité entre le groupe de prisonnières sont également bien ciselés, grâce à une multitude de détails qui rappellent l’humanité indéfectible de ces battantes face au pire. Un travail d’une grande probité, récompensé en 2023 par le prix de la « meilleure production d’opéra » du Prix autrichien du Théâtre musical. 

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