Attention, chef-d’œuvre ! On doit à la curiosité de Christophe Ghristi,
directeur artistique de l’Opéra national de Toulouse, la création
française du tout premier ouvrage lyrique de Mieczyslaw Weinberg
(1919‑1996), La Passagère (1968) : le livret, captivant de bout
en bout, raconte le destin croisé de deux femmes qui ont survécu aux
camps de concentration d’Auschwitz, l’une en tant que captive polonaise,
l’autre en tant que surveillante nazie. Le parti pris original de
débuter le récit par le point de vue de l’Allemande, en pleine crise de
culpabilité lorsqu’elle croit revoir son ancienne détenue Marta, des
années après les événements, s’accompagne d’allers‑retours nerveux entre
présent et passé : de quoi faire monter une tension croissante, qui
fait de cet ouvrage l’une des œuvres marquantes sur la Shoah.
Cette histoire est d’autant plus émouvante qu’elle entre en résonnance
avec le destin du compositeur, dont toute la famille de confession juive
a été exterminée pendant la guerre, peu après sa fuite de Varsovie. A
seulement 20 ans, Weinberg rejoint l’Union soviétique, y poursuivant ses
études musicales, tout en hésitant à se lancer dans une carrière de
virtuose du piano. Il choisit finalement la composition, recueillant
l’amitié et le soutien indéfectibles de Chostakovitch dès 1943, l’année
de l’écriture de sa Première Symphonie. Vingt et une autres
suivront tout au long de sa carrière, particulièrement prolifique dans
tous les domaines. Afin de pallier les difficultés à faire jouer sa
musique, Weinberg s’investit tout particulièrement en musique de
chambre, composant pas moins de dix‑sept quatuors à cordes (dont les Deuxième et Sixième ont été joués par le Quatuor Danel à Toulouse, la veille de la création de La Passagère). L’intérêt pour l’opéra ne vient que tardivement, à 49 ans, pour un total de sept ouvrages (voir notamment L’Idiot dans la production salzbourgeoise de 2024).
La déclamation en parlé-chanté a pour originalité d’épouser les langues maternelles des protagonistes, de l’allemand à l’anglais, en passant par le polonais, le français ou le russe. Certains personnages font froid dans le dos avec leur prononciation de l’allemand, dont la Kapo ici incarnée par une saisissante Manuela Schütte : son énumération des numéros des prisonnières claque comme une mitraillette, en contraste avec le chant digne et serein de l’héroïne Marta. Habituée du rôle qu’elle a chanté sur de nombreuses scènes (notamment à Innsbruck, où la présente production a été créée), Nadja Stefanoff se saisit de son rôle décisif par une présence magnétique et toujours juste. Son chant parfaitement projeté met le texte au centre de l’attention, faisant de chacune de ses apparitions un moment marquant. A ses côtés, Anaïk Morel (Lisa) donne une nouvelle leçon de classe vocale grâce à une technique sans faille, dont on pourrait seulement souhaiter une interprétation plus vénéneuse dans l’ivresse perverse de son pouvoir sur Marta. On aime aussi le chant incandescent et viril d’Airam Hernández (Walter), tout comme les lignes nobles de Mikhail Timoshenko (Tadeusz), tandis que tous les seconds rôles ravissent par leur à‑propos, à l’instar des chœurs. Une fois encore, l’Opéra de Toulouse se distingue dans la parfaite sélection de son plateau vocal, incontestable atout de la soirée.
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| Nadja Stefanoff |



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