Après le Prologue dédié à L'Or du Rhin et la Première journée à La Walkyrie, le Ring imaginé par Calixto Bieito se poursuit dans une veine toujours aussi pessimiste : le metteur en scène catalan imagine cette fois un monde plongé dans le chaos, après la rébellion inattendue de la fille favorite de Wotan. Le récit de la jeunesse turbulente du nouveau héros Siegfried, éloigné de toute civilisation, s’affranchit d’une figuration visuelle continue, tout en bénéficiant d’un plateau vocal en tout point remarquable.
S’il est un projet qui a fondé et imposé durablement la réputation de Richard Wagner comme génie irremplaçable, c’est bien la démesure inédite de L’Anneau du Nibelung, avec sa suite de quatre opéras, sa trentaine de personnages et ses quelque 15 heures de musique au total. L’avant-dernier opus se tourne enfin vers le personnage décisif de Siegfried, dont les aventures constituaient à l’origine un projet indépendant, avant de prendre l’ampleur que l’on connaît. A cet égard, on ne peut que conseiller de bien lire ou relire les événements des précédents volets, comme le livret de Siegfried, afin de bien saisir toute l’ampleur des intrigues relatées par Wagner.
Ce travail préalable est d’autant plus indispensable que la proposition de Calixto Bieito ne cherche pas à rendre lisibles toutes les péripéties, surtout dans un premier acte très statique. Les chamailleries incessantes entre Siegfried et son père adoptif Mime s’épanouissent dans une forêt déboussolée, poussant à l’envers et bougeant dans tous les sens. Des créatures aux membres et visages déformés rôdent en arrière-plan, comme survivantes d’un bombardement chimique d’ampleur. Bieito nous plonge dans ce climat d’étrangeté mâtiné de fantastique, mais refuse de figurer les détails (l’ours capturé par Siegfried) ou les éléments plus essentiels (la forge de Mime).
Après l’entracte, l’idée de placer au centre de l’action une créature en train d’accoucher permet à Siegfried de revivre les événements ayant occasionné le décès de sa mère : de quoi insister sur le traumatisme de la culpabilité du survivant et annoncer la troublante confusion finale du héros, perdu entre les figures aimantes de Brünnhilde et de sa mère. Tandis que Mime s’enfonce dans les délices vénéneux de la drogue, la mise en scène trouve enfin les chemins d’une illustration plus spectaculaire avec l’arrivée du dragon, magnifié par des éclairages virtuoses. Le dernier acte voit Bieito retrouver le chemin d’une direction d’acteur plus soutenue, lorsque Wotan violente sa femme Fricka, avant que Siegfried ne la ridiculise à son tour. Loin de tout triomphalisme, la libération de Brünnhilde s’attache à ciseler les limites de la Walkyrie, comme prisonnière de son enfermement mental : l’incapacité à traduire en acte son amour conduit à une frigidité symbolisée par un bloc de glace, que Siegfried s’évertue à briser de toute part. Peu à peu, les résistances cèdent, non sans montrer des sévices sado-masochistes, comme un écho lointain au passé de guerrière de l’héroïne, en annonciatrice de la mort et de la montée au Walhalla.
Face à cette mise en scène inégale, dont l’atmosphère nimbée de mystère parvient toutefois à maintenir un certain suspense au fil de la soirée, le plateau vocal réuni réjouit jusqu’au moindre second rôle. Pour affronter toute la démesure du rôle-titre, parmi les plus difficiles du répertoire, Andreas Schager donne une nouvelle leçon de classe et de vaillance sur toute la durée – justifiant sa réputation internationale, qui l’a vu triompher ici-même dans d’autres rôles wagnériens. A 54 ans, le ténor autrichien n’a rien perdu de sa projection insolente et de son timbre lumineux, portés par une émission parfaitement articulée. On lui pardonnera volontiers le léger accroc dans les aigus à la fin du premier acte, qui ne ternit en rien son exceptionnelle prestation, accueillie par un public dithyrambique en fin de représentation. A ses côtés, Gerhard Siegel reprend le rôle de Mime, qui l’avait déjà vu triompher dans L’Or du Rhin l’an passé, trouvant toujours le ton juste entre sens des couleurs volontairement exacerbées et truculence scénique. On aime aussi le Voyageur de Derek Welton, qui libère au fil de la soirée une interprétation arrimée à une solide technique pour laisser davantage de liberté à l’expressivité. Dans leurs courts rôles, Brian Mulligan (Alberich) et Mika Kares (Fafner) donnent une fois encore une leçon en termes d’éloquence et de raffinement dans les phrasés, tandis que Marie-Nicole Lemieux trouve en Fricka un rôle à sa mesure, à même de faire valoir l’étendue de ses graves. Enfin, Tamara Wilson (Brünnhilde) illumine les dernières scènes de sa présence magnétique, faisant vivre chacune de ses interventions d’une virtuosité jamais prise en défaut.
Comme pour les précédents volets, le chef andalou Pablo Heras-Casado joue la carte de l’allègement des textures, sans aucun vibrato, ce qui a pour avantage de ne jamais couvrir le plateau. Sa direction aérienne, qui rapproche Wagner de Mendelssohn, se montre toutefois un rien en retrait pour donner au drame toute son intensité, notamment dans sa dernière partie.


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