Louise (1900) de Gustave Charpentier (1860‑1956) fait aujourd’hui
figure de rareté, alors que l’ouvrage fut l’un des plus grands succès
de la première partie du XXe siècle, installant durablement
la réputation du compositeur français en tant que chef de file du
réalisme social, équivalent du vérisme italien. Pour autant, la muse de
l’ancien élève de Massenet resta sans véritable lendemain, comme
paralysée par la difficulté à composer d’autres ouvrages à la hauteur de
son chef‑d’œuvre. La suite de Louise, Julien ou La vie du poète
(1913), fut ainsi un échec douloureux (encore aujourd’hui inédit au
disque : une idée pour les équipes du Palazzetto Bru Zane, coproducteur
de ce spectacle ?), expliquant les atermoiements ultérieurs du
compositeur. Il reste aujourd’hui à se délecter des premiers travaux
élaborés à l’occasion du séjour à la villa Médicis à Rome, réunis dans
le très beau disque d’Hervé Niquet paru en 2011, en guise d’apéritif aux représentations lyonnaises.
Déjà présentée au Festival d’Aix-en-Provence l’an passé, la production
de Christof Loy a pour idée de dépoussiérer le livret, en imaginant une
héroïne sexuellement abusée par son père, sous le regard passif et lâche
de sa mère. L’insistance sur ce traumatisme indélébile permet de
muscler l’action statique des deux actes extérieurs, dévolus à
l’enfermement dans la cellule familiale, là où les actes centraux
mettent en avant le vent de liberté parisien, socialement
rafraîchissant. On passe ainsi du message daté de la nécessité d’une
autorisation parentale pour se marier à celui beaucoup plus actuel des
méfaits de l’inceste. De quoi donner une saveur trouble et dérangeante à
ces scènes intimistes, à l’instar des rapprochements physiques ambigus,
avant l’ultime et saisissant « prends‑moi ! » : alors que ce cri
désespéré est censé s’adresser à son promis Julien, la mise en scène
préfère montrer Louise à califourchon sur son père, incapable d’échapper
à son emprise. Christof Loy place l’ensemble de l’action dans un décor
unique, revisité en une salle d’attente d’asile psychiatrique, avant de
voir les couturières et les titis parisiens envahir l’espace en un
joyeux désordre, aux allures de cauchemar. On perd en esprit
délicieusement populaire (Loy prenant le parti pris de faire chanter en
coulisse certains rôles, comme des hallucinations entendues par Louise)
ce que l’on gagne en profondeur psychologique : l’insistance sur les
moqueries des protagonistes prend le contrepied du livret, volontiers
naïf dans sa glorification d’un Paris comme havre d’un épanouissement
sans entrave sociale.
On reste sur sa faim, en revanche, concernant la prestation de Giulio Cilona (né en 1995), qui joue la carte du détail chambriste et de la respiration privée de pathos, en lissant les angles et l’extraversion populaire. On aurait aimé une direction autrement plus colorée et vivante pour faire contraster davantage les élans du plateau vocal : peut‑être le jeune Italien est‑il tombé dans le piège de l’acoustique des lieux, qui n’avait pas de secrets pour son aîné et compatriote Daniele Rustioni, désormais premier chef invité du Metropolitan de New York.


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