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| Simone Young |
Ancienne directrice musicale de l’Orchestre philharmonique de Hambourg
(2005‑2015), la cheffe australienne Simone Young (née en 1961) est
depuis plusieurs années une des figures les plus demandées sur les
scènes prestigieuses, de Bayreuth à Vienne, en passant par Milan et
Paris. L’Orchestre national de Lyon ne s’y est pas trompé en l’invitant
régulièrement à l’Auditorium Maurice Ravel, comme c’est le cas pour ce
superbe programme postromantique, consacré aux beaux‑frères Schönberg et
Zemlinsky.
En grande partie autodidacte, Arnold Schönberg (1874‑1951) a reçu des
leçons de contrepoint de la part de Zemlinsky, lui‑même ancien élève de
Robert Fuchs et Anton Bruckner, avant de recevoir le soutien de Brahms.
On retrouve l’influence de cet héritage romantique dans la toute
première œuvre d’importance de Schönberg, La Nuit transfigurée,
composée en 1899 pour sextuor à cordes, puis élargie en 1917 pour
orchestre à cordes. C’est cette dernière version que l’on entend ce soir
avec une cinquantaine de musiciens lyonnais. L’amour pour la sœur de
Zemlinsky irrigue tout ce chef‑d’œuvre, d’une expressivité chromatique
proche des audaces de Tristan et Isolde de Wagner, tout en
s’approchant des limites de la tonalité. En cela, l’ouvrage annonce les
futures révolutions de l’atonalisme, puis du dodécaphonisme, tout en
restant dans un langage accessible. Simone Young imprime d’emblée un ton
résigné, au son compact et legato, d’une souplesse toujours aérienne.
L’individualisation des pupitres se fait plus prononcée dans les
verticalités, en des tempi enlevés, refusant tout pathos. Cette lecture
probe prend davantage d’ampleur au fur et à mesure du développement des
états d’âme sous‑jacents, comme des vagues qui submergent l’auditeur.
Pour autant, l’Australienne évite soigneusement toute attaque sèche,
toute exaltation, si ce n’est quelques traits mis en avant (la scansion
impressionnante des contrebasses, par exemple, peu avant la dernière
partie). L’apaisement final trouve un entrelacement des mélodies d’une
parfaite mise en place sous cette baguette sereine, concluant cette
première partie sous les meilleurs auspices.
Après l’entracte, vient le tour de la monumentale Symphonie lyrique
(1924) de Zemlinsky, un compositeur malheureusement trop rare dans les
programmations (malgré plusieurs ouvrages lyriques donnés à l’Opéra de
Lyon, Le Nain et Une Tragédie florentine en 2012, puis Le Cercle de craie en 2018).
On ne boude pas son plaisir d’entendre ce chef‑d’œuvre foisonnant et
luxuriant, proche des modèles straussiens et mahlériens quant à
l’ampleur des moyens réunis. Le langage se fait toutefois plus diffus en
alternant de courts motifs mélodiques, qui parcourent tous les pupitres
en une virtuosité véritablement étourdissante. Zemlinsky sait aussi
s’apaiser pour embrasser son sujet plus douloureux qu’il y paraît pour
une écoute inattentive : les équipes lyonnaises ont la bonne idée de
proposer un surtitrage du texte proche du symbolisme du poète et
dramaturge indien Tagore (prix Nobel de littérature en 1913 et souvent
adapté au cinéma par Satyajit Ray). On découvre un récit superbe, mêlant
quêtes d’intériorité et de spiritualité, pour un couple au devenir
incertain. Les échecs brûlants de Zemlinsky en matière amoureuse, dont
l’indélébile déception avec son élève Alma Schindler (qui lui préférera
finalement Gustav Mahler), restent indissociables de cet ouvrage. Simone
Young poursuit sur sa lecture refusant tout spectaculaire, ce qui est
appréciable ici, sans surjouer le style éruptif de Zemlinsky, parfois
déroutant. Les effluves orientalistes ou morbides par endroits, sont ici
minorés, au service d’une mise en place exemplaire, jamais appuyée.
L’attention au texte est ainsi privilégiée, sans que les solistes aient à
lutter contre les masses orchestrales réunies.
On se délecte ainsi d’autant mieux des phrasés clairs et articulés de
Bo Skovhus, plus à l’aise en pleine voix, au médium plus discret. C’est
plus encore Maria Bengtsson qui ravit par son engagement sans faille,
entre technique à l’émission délicieusement veloutée et expressivité
toujours juste, sans ostentation. Le quatrième chant, « Parle‑moi, mon
bien‑aimé », est sans aucun doute le sommet de la soirée, tant la
soprano suédoise tisse des phrasés ensorcelants de subtilité dans les piani.
Le mouvement qui suit, volontiers rageur, apporte son lot de contraste
saisissant, avant l’apaisement final, où la raréfaction des effectifs
laisse place aux clarinettes et altos d’une expressivité douce.
L’acceptation de l’impossibilité d’un amour laisse place à la sérénité,
mêlant hauteur de vue et confiance en l’avenir.

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