Parmi les ouvrages comiques les plus réussis de Lortzing figure L’Armurier (1846), qui reprend une grande partie des ingrédients du succès du chef‑d’œuvre Tsar et charpentier
(1837). Le livret place en effet une nouvelle fois un noble parmi les
travailleurs, en faisant la part belle à la confusion des identités. Le
comte Liebenau s’infiltre, sous le nom de Konrad, dans l’atelier de
l’armurier Hans Stadinger, afin de conquérir sa fille Marie. Deux
hommes, qui ne font donc qu’un, vont ainsi séduire la même femme, en de
multiples quiproquos drolatiques. C’est là un témoignage du goût de
Lortzing pour moquer les antagonismes des groupes sociaux, menant
tambour battant son intrigue, avec une variété de chœurs et ensembles
toujours étourdissante. Le langage musical reste efficace, avec une
propension à limiter les contrechants et à maintenir l’orchestre dans
une fonction figurative.
Parmi les pages les plus abouties, on citera les brillants sextuor du II
et septuor du III, ainsi que l’air « féministe » de Marie, où elle se
rêve en homme. Une thématique étonnamment moderne, à l’instar du dernier
air nostalgique de Hans, qui imagine une société utopique, où l’égalité
et la concorde remplacent la guerre. Ces parenthèses inattendues dans
un contexte bouffe donnent à voir un aperçu des opinions progressistes
de Lortzing, en avance sur son temps dans sa promotion du collectif pour
bousculer l’ordre établi. Précurseur des affrontements de 1848, son
dernier opéra Regina ira plus loin encore dans cette voie, peu de
temps avant son décès prématuré à seulement 49 ans, des suites d’un
AVC. Découvrir Lortzing comme activiste politique, alors qu’il est
souvent caricaturé sous les traits d’un compositeur inoffensif du
Biedermeier bourgeois : voilà de quoi revisiter le compositeur sous un
regard autrement plus nuancé.
On tient là le meilleur plateau vocal réuni lors du festival Lortzing 2026, d’une homogénéité parfaite jusque dans le moindre second rôle. Elissa Huber (Marie) ravit par sa voix souple et naturelle, d’une parfaite maîtrise sur toute la tessiture, au service d’une interprétation enjouée. Son partenaire Martin Hässler (Liebenau) est quelque peu en retrait dans les passages rapides, mais laisse entrevoir la beauté de son timbre dans les parties moins techniques. Uwe Schenker-Primus (Hans) donne beaucoup de distinction à son personnage, parvenant à laisser entrevoir son humanité dans les dernières scènes, une fois son influence perdue. On aime aussi la verve sans ostentation de Sven Hjörleifsson (Georg), au débit redoutable d’efficacité, tandis que Kathrin Göring (Irmentraut) apporte une touche de frivolité piquante bienvenue, grâce à ses qualités théâtrales affirmées. Enfin, le chef allemand Michael Nündel complète cette réussite en menant avec une fougue entraînante la conduite de l’architecture d’ensemble, tout en restant attentif aux passages plus subtils, nimbés d’un étagement délicat des groupes d’instruments.


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