A l’instar de Marseille et Dresde, l’Opéra de Leipzig a la particularité
de proposer une saison distincte pour la comédie musicale, dans un
bâtiment dédié. La Musikalische Komödie (MuKo) accueille le genre
léger dans une ancienne salle de bal d’un peu moins de 600 places,
préservée des bombardements de la Seconde Guerre mondiale (en raison de
sa situation en dehors du centre‑ville). Elle offre une visibilité et
une acoustique parfaites, à même de mettre en valeur la troupe locale
(chanteurs et danseurs), ainsi que les chœurs et l’orchestre. Comme le
rappelle la passionnante exposition développée sur quinze panneaux
illustrés dans les circulations du MuKo, Leipzig possède une tradition
musicale initiée dès le milieu du XIXe siècle pour promouvoir
le genre comique. La ville a compté jusqu’à deux troupes d’opérette
permanentes jusqu’en 1912‑1913, saison où la fusion a permis de proposer
pas moins de dix créations et quatorze reprises, avec des
représentations quotidiennes : des chiffres qui laissent évidemment
rêveur de nos jours. Après 1945, la prise de pouvoir par les communistes
n’a pas interrompu le soutien à l’opérette en tant qu’art populaire,
avec la fondation du premier Théâtre syndical d’Allemagne, géré par une
« association des travailleurs culturels ». Le rythme des spectacles n’a
pas faibli, affichant jusqu’à deux spectacles par jour le week‑ end.
Parmi les fleurons du répertoire de cette institution figure Tsar et charpentier
(1837), le succès le plus durable de la carrière de Lortzing, célébré
dans toute l’aire germanique. Les captations anciennes disponibles sur YouTube
ou au disque n’offrent qu’une pâle copie de l’efficacité redoutable de
cet ouvrage, qui doit en priorité être découvert sur scène. Auteur de la
musique comme du livret, Lortzing s’est rendu maître de l’art du
comique de situation, grâce à sa longue expérience sur les planches (qui
lui vaut d’incarner lui‑même le personnage d’Ivanov à la création). Le
récit reprend l’anecdote réelle de l’apprentissage du métier de
charpentier de marine par le tsar Pierre Ier de Russie (futur
Pierre le Grand), en étant dissimulé parmi des ouvriers spécialisés aux
Pays‑Bas. Mêlant suspens et enquête policière, les quiproquos
s’accumulent, tout en fournissant le prétexte d’une moquerie des Anglais
et Français. Si cet imbroglio a déjà été adapté par d’autres
compositeurs (dont Donizetti), Lortzing a la bonne idée d’ajouter le
personnage ridiculement prétentieux du bourgmestre van Bett, véritable
anti‑héros de l’histoire. Son air « O sancta justicia » figure parmi les
plus réussis, souvent enregistré par ailleurs (voir notamment en 2002
par Thomas Quasthoff et Christian Thielemann, pour Deutsche Grammophon),
à l’instar de sa leçon de chant désopilante au II face à des femmes
indisciplinées. Outre le pittoresque chœur populaire des sabots, le
sextuor de la fin du II montre toute l’originalité de Lortzing dans la
superposition des lignes vocales.
La mise en scène très réussie de Dominik Wilgenbus a pour idée de mêler
passé en présent en montrant un gardien de musée chargé de surveiller
les grandes toiles flamandes, tandis qu’un peintre s’affaire sur son
chevalet pour représenter la scène. Cette mise à distance n’est qu’un
prétexte pour exploiter l’exiguïté de la scène avec plusieurs cadres de
perspective. On aime aussi les trouvailles bon enfant, de l’arrivée en
scaphandre de l’émissaire anglais à celui en ballon du Français, tandis
que les costumes brossent bien le caractère des personnages. Mais c’est
peut‑être plus encore la direction d’acteur qui séduit de bout en bout,
en donnant une vie propre à chaque membre des chœurs (tous admirables),
ainsi qu’à l’officier municipal muet, interprété par Felix Strötzel, qui
agit comme un souffre‑douleur aussi soumis qu’obséquieux face à
van Bett. Dans ce rôle, Milko Milev marque les esprits par sa verve
drolatique, d’une fantaisie lumineuse dans sa gestuelle et ses regards.
La voix fatiguée dans l’aigu manque de projection, mais donne encore de
belles réparties dans les graves. La jeunesse vocale se trouve chez
Philipp Jekal, qui compose un Pierre le Grand sonore et vaillant, tandis
qu’Elissa Huber (Marie) n’est pas en reste dans l’élégance et la
musicalité. Tous les seconds rôles se montrent à la hauteur, de même que
la direction engagée et directe de Michael Nündel, qui sait s’assagir
dans les parties plus tendres. Une réussite qui prouve que la
spécialisation pour le genre léger a du bon, nous consolant de l’Ondine plus mitigée la veille, dans les ors de l’Opéra.
Parce que la culture se conjugue sous plusieurs formes, il sera sujet ici de cinéma, de littérature, de musique, de spectacles vivants, selon l'inconstante fantaisie de son auteur
samedi 2 mai 2026
« Zar und Zimmermann » d’Albert Lortzing - Opéra de Leipzig - 01/05/2026
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