lundi 31 août 2015

« The Tempest » - Musiques de Locke, Purcell, Martin, Hersant et Pécou - Sinfonia en Périgord - 28/08/2015

Déjà présent l’an passé autour d’un original programme réunissant les Magnificat de Bach et Pärt, le jeune chef et claveciniste Simon-Pierre Bestion fait son retour au festival Sinfonia en Périgord cet été. De pas moins de deux heures sans entracte, ce spectacle total réunit musiques baroque et contemporaine, tout en associant danse et théâtre autour d’un projet longuement et patiemment élaboré à l’abbaye de Royaumont. Créé au Collège des Bernardins en mai dernier, dans la foulée de la parution du disque édité chez Alpha, «The Tempest» est un opéra-oratorio atypique, projet un peu fou inspiré de la célèbre et emblématique pièce de Shakespeare. Créée en début d’année, la compagnie La Tempête, qui regroupe désormais le Chœur Luce del Canto et l’ensemble Europa Barocca, porte ce spectacle de lieu en lieu depuis la création parisienne, le faisant évoluer au gré de l’expérience et des retours. Si l’ordre des pièces a été légèrement revu, on notera surtout le remplacement des danseurs par le chœur, qui officie désormais doublement en mettant à profit la formation chorégraphique reçue depuis mai.

Le début du spectacle marque d’emblée les esprits par l’entrée fascinante des chanteurs. Réparties dans la double coupole romane de l’église et ancienne cathédrale Saint-Etienne-de-la-Cité, les voix s’échappent de la pénombre autour d’effets qui jouent sur une spatialité magnifiée par une résonnance particulièrement envoûtante. La concentration extrême obtenue autour des interprètes étonne pendant tout le concert, l’auditoire apparaissant véritablement saisi par les variations d’atmosphère finement étagées par Simon-Pierre Bestion. Seules les réminiscences de la pièce incarnées par une voix off un peu terne déçoivent quelque peu. Tout le reste n’est que ravissement. Ainsi des danses qui ne prennent jamais trop de place, réussissant particulièrement les mouvements de la troupe au complet ou les soubresauts nerveux en rafale. On se délecte aussi du jeune interprète de Caliban, excellent danseur solo rapidement soulevé par une foule comme ivre de sa puissance lors d’une scène marquante du spectacle.


Outre ces aspects visuels très réussis, Simon-Pierre Bestion sait faire partager son amour pour des musiques très différentes, osant porter haut celle de Frank Martin, exigeante et difficile d’accès avec ses nombreuses dissonances. Son idée de séparer les deux chœurs masculin et féminin apparaît ainsi décisive pour bien faire ressortir la complexité de l’architecture musicale du compositeur suisse. On note là encore un jeu sur la spatialité, dont seul le placement en hauteur de l’orchestre dessert quelque peu les violons, peu audibles. Mais ce n’est là qu’un détail tant les instrumentistes n’hésitent pas à investir la scène principale, proposant notamment un superbe et émouvant Pour un rituel imaginaire de Thierry Pécou, pièce qui évoque les musiques aborigènes et indiennes mêlées. Bestion n’en oublie pas pour autant le baroque autour de nombreux extraits de La Tempête de Matthew Locke (1621-1677), merveilleusement rendus par un orchestre globalement très bon.


Le concert se termine en arche avec le retour des chanteurs parmi le public pour interpréter Purcell: nouveau moment d’émotion pour ce spectacle à nul autre pareil, conclu par une standing ovation méritée. Une production à retrouver à Saint-Omer le 10 octobre prochain, vivement conseillée!

samedi 29 août 2015

« Concerto pour violon n° 2 » et « Concerto pour orchestre » de Béla Bartók - Emmanuel Krivine - Disque Alpha 205

Directeur musical de l’Orchestre philharmonique du Luxembourg depuis maintenant près de dix ans, Emmanuel Krivine choisit de s’attaquer à deux œuvres bien connues et très souvent enregistrées de Béla Bartók. Ce nouveau disque au minutage généreux permet au Français de déployer, tout au long du Second Concerto pour violon (1938), un travail sur les timbres qui insiste sur les détails, faisant particulièrement ressortir les graves. Si Krivine ne sacrifie jamais à l’élan global, sa lecture détaillée, fine et allante s’accorde bien avec ce concerto constitué d’une suite de variations. Le rôle de Tedi Papavrami se montre quelque peu en retrait, donnant l’impression d’une symphonie avec violon obligé – bien éloigné en cela de ses illustres prédécesseurs, tel Ivry Gitlis et son geste halluciné, ou le poète aérien Menuhin, pour ne citer qu’eux. Cette volonté de placer en retrait le violoniste conduit à faire ressortir des dialogues néanmoins superbes avec les bois, notamment dans le très bel Andante tranquillo. On se régale constamment de la direction de Krivine, toujours aussi inventif, mais parfois à la limite de la sécheresse dans sa volonté constante d’alléger la masse orchestrale. Admirable de discipline, son orchestre ne brille malheureusement guère dans les couleurs, un peu ternes à la longue.

Le Concerto pour orchestre (1943) s’avère tout aussi intéressant dans sa conception sans pathos et gommant toute respiration en son début. Particulièrement dénervé, le geste détaillé de Krivine avance en un élan transparent et léger qui rappelle souvent Ravel ou le Stravinski néoclassique. Si cette lecture intellectuelle pourra paraître un rien bridée, elle marque aussi par son absence de tension sans cesse relancée par la souplesse de l’orchestre ou la vivacité sous-jacente des contrechants. Toute brutalité ou trait de caractère excessif est soustrait, en évitant soigneusement les effets grotesques au basson (début du Giuoco delle coppie) et l’ironie excessive au IV. Les deux mouvements les plus réussis sont l’Elegia centrale où Krivine se permet enfin une respiration d’une vitalité irrésistible de douceur, tandis que le Finale étonne par l’art des transitions élaboré en une vision chambriste sans aucune emphase. Malgré un orchestre trop peu séduisant, on recommandera ce disque pour l’art de Krivine, pas si éloigné d’un Celibidache dans sa capacité à relancer le discours par un geste ample respectueux de l’architecture générale.

dimanche 23 août 2015

« Don Trastullo » de Niccolò Jommelli - Schloss Ambras à Innsbruck - 19/08/2015


En hiver comme en été, des domaines skiables inépuisables aux nombreuses randonnées, les raisons de visiter Innsbruck ne manquent pas. Imaginez la capitale du Tyrol cernée de hautes montagnes en une vaste vallée alpine, bercée du flot tumultueux de l’Inn, tandis que son vieux centre gronde d’une animation revigorante pendant toute la journée. Si les joyaux baroques et les riches musées justifient à eux seuls une visite, le festival de musique baroque, organisé chaque été, se place aisément parmi les manifestations culturelles incontournables en Autriche. Une occasion idéale de découvrir des lieux d’exception en musique, du Théâtre du Land au château d’Ambras voisin, tout comme d’autres plus rares mais tout aussi délicieux, telle la splendide abbaye de Stams située à 35 kilomètres d’Innsbruck et facilement accessible par le train ou la route.


Alors que l’ancien contre-ténor René Jacobs a longtemps marqué le festival de son énergie communicative, c’est désormais le chaleureux chef italien Alessandro De Marchi qui officie à la direction artistique depuis 2006. Un maestro apprécié, qui sera fêté l’an prochain en même temps que ses prédécesseurs pour les quarante ans du festival: un véritable feu d’artifice en perspective, pour ce qui sera l’occasion de retrouver la plupart des grandes figures qui ont marquées l’événement ces dernières années. Cette année, après la magnifique réussite d’Il Germanico de Porpora donné au Théâtre du Land, le maestro De Marchi retrouvait la splendide salle espagnole du château d’Ambras pour un intermezzo de Niccolò Jommelli (1714-1774). A l’instar de La Servante maîtresse bien connue de Pergolèse, ce type d’intermède vocal très court avait pour objet de s’intercaler entre les actes d’un opera seria afin de détendre l’atmosphère dans l’esprit de la commedia dell’arte.


Déjà donné en 2000 au festival de Sablé-sur-Sarthe, puis enregistré dans la foulée pour Opus 111 par la même équipe dirigée par Antonio Florio, Don Trastullo (1749) est présenté cette fois en une version semi-scénique, due à l’exiguïté de la scène d’Ambras. Cela n’empêche en rien Christoph von Bernuth de démontrer un savoir-faire certain dans l’animation de l’histoire classique du barbon roulé par un jeune couple amoureux. On n’est pas loin de l’intrigue minimaliste de Lo Speziale (L’Apothicaire) de Haydn, inspirée de Goldoni. Si la compréhension de l’italien s’avère indispensable pour profiter des nombreux doubles sens comiques du livret de Don Trastullo, la traduction allemande permet néanmoins de bien saisir les enjeux entre les personnages. Outre un jeu sur l’espace intéressant lorsque les interprètes investissent la partie dévolue au public, Bernuth enrichit l’action de trouvailles comiques tel un irrésistible couteau à lame molle sensé départager les rivaux Giambarone et Trastullo.


Une autre belle idée est d’ajouter à cette œuvre courte, d’à peine plus d’une heure, une ouverture empruntée à l’opéra Tito Manlio (1743) du même Jommelli, ainsi qu’un extrait particulièrement émouvant de son Te Deum (1763), donné tout juste après l’entracte. Dans le vestibule, la voix superbe de Robin Johannsen, délicatement soutenu à l’orgue par De Marchi, apporte un instant de sérénité avant la reprise des festivités bouffes. C’est bien la soprano américaine qui apporte un plaisir constant tout au long de la soirée, notamment par ses qualités de souplesse particulièrement notables dans les vocalises. Les hommes se situent un cran en dessous, aussi bien un Francesco Castoro (Giambarone) au souffle court qu’un Federico Sacchi (Don Trastullo) au timbre un peu terne. Une soirée néanmoins agréable, toujours efficace dans les aspects comiques de cette œuvre mineure de Jommelli.

samedi 22 août 2015

« Il Germanico » de Nicola Porpora - Tiroler Landestheater à Innsbruck - 16/08/2015



Le festival de musique baroque d’Innsbruck rendait hommage cet été à la figure de Nicola Porpora (1686-1768), compositeur décidément à la mode tant il semble incontournable dans les compilations d’airs baroques enregistrés par les plus grands solistes actuels. La scène s’intéresse aussi à la musique inventive de ce contemporain de Vivaldi, en lui réservant des soirées entièrement dédiée, comme à Beaune en juillet dernier autour de l’oratorio Il Trionfo della Divina Giustizia.


A Innsbruck, place à l’opera seria Il Germanico, créé à Rome en 1732. Jamais joué depuis cette date, il s’agit donc là d’une recréation mondiale, véritable événement voulu par Alessandro De Marchi pour mieux faire connaître la musique du natif de Naples. L’Ouverture démonstrative annonce d’emblée le ton guerrier de l’œuvre avec force trompettes et timbales, illustration d’un contexte historique mouvementé pour l’obtention du pouvoir en Germanie, sur fond de trahisons et de rivalités amoureuses. Si Porpora ne nous épargne guère avec l’alternance un rien fastidieuse de recitativo secco et d’arias da capo, il ajoute heureusement deux duos, un trio à la fin de l’acte II ou encore une courte scène rassemblant l’ensemble des protagonistes pour conclure l’opéra.


Le Napolitain relance constamment l’intérêt au moyen d’une étonnante inventivité dans la vivacité du soutien orchestral, tandis que les récitatifs s’avèrent assez courts pour ce type d’œuvre. Le premier acte passe ainsi d’une traite en déployant une multitude d’airs vifs très éloquents, avant de saisir l’auditoire au II lorsque les deux protagonistes principaux, Germanico et Arminio, ont l’occasion de démontrer leurs qualités expressives en des airs respectifs très émouvants. On retrouve une musique plus virile au III, peut-être un rien en dessous des autres actes au niveau de l’inspiration. Il est vrai que la mise en scène d’Alexander Schulin n’apporte pas grand-chose à la compréhension de l’œuvre, mais procure une séduction visuelle étrange et obsédante. Fondée sur un plateau tournant qui revisite sans cesse les sobres décors, la succession de tableaux inattendus rappelle ainsi souvent les toiles de Giorgio De Chirico par son minimalisme surréaliste.


Intensément applaudie à l’issue de l’opéra, cette production a surtout bénéficié de la direction percutante de De Marchi, attentif depuis le clavecin aux contrastes comme aux nuances. L’Academia Montis Regalis, son ensemble sur instruments d’époque basé dans le Piémont, n’est pas en reste avec un beau pupitre de cordes. Sur scène, la star se prénomme David Hansen, jeune contre-ténor australien qui souffre encore de quelques petits problèmes techniques (manque de chair dans l’aigu notamment), mais dont les prises de risque ravissent par leur souplesse d’articulation et leur musicalité imperturbable. Excellent interprète, il n’est pas pour rien dans la réussite de la soirée.


A ses côtés, malgré un léger manque de puissance, Patricia Bardon offre à son Germanico des graves de velours, s’avérant tout aussi impressionnante dans la conviction dramatique. On admire aussi la ligne de chant du Segeste de Carlo Vincenzo Allemano (Titus éloquent ici-même voilà deux ans) ou la délicieuse Ersinda d’Emilie Renard, très à l’aise vocalement. Le reste du plateau assure bien sa partie, faisant de cette soirée une nouvelle réussite du festival, malheureusement non captée par les micros – une fois n’est pas coutume.

vendredi 21 août 2015

« Harold en Italie » et autres oeuvres orchestrales d'Hector Berlioz - Andrew Davis - Disque Chandos


Comme souvent chez Chandos, le confort sonore est au rendez-vous: toujours impressionnante, la prise de son est un régal de bout en bout. Reste que le chef britannique Andrew Davis signe une version idéale pour découvrir la symphonie Harold en Italie, mais qui pourra décevoir le mélomane plus chevronné. Parfaitement en place, cette interprétation fouille les détails de la partition en une lecture coloriste d’un luxe sonore trop impersonnel. Entamée en un tempo assez vif, l’œuvre se ralentit bien vite dès lors que l’alto fait son entrée. Assez suave, James Ehnes déploie ses qualités lyriques sans jamais brusquer l’auditeur, en une lecture sage et convenue. Il faudra aller au-delà de cette version agréable mais bien réductrice, afin d’aborder l’énergie communicative d’un Leonard Bernstein, la poésie irrésistible de Colin Davis ou l’étoffe narrative de Thomas Beecham – tous essentiels dans ces pages de Berlioz.


Le disque s’avère intéressant pour ces rares compléments. Ainsi de l’ouverture Rob Roy, détruite par Berlioz après sa création calamiteuse en 1833 et finalement sauvée par la grâce d’une seconde copie. Cette œuvre reste peu jouée et enregistrée du fait de la reprise un an plus tard de deux de ses mélodies pour Harold en Italie. Une curiosité insolite servie par une orchestration différente, faisant notamment appel au hautbois en lieu et place de l’alto. Unique pièce composée par Berlioz pour violon solo, la romance Rêverie et Caprice (1841) reprend un air issu de l’opéra Benvenuto Cellini (1838), abandonné par le compositeur avant la création. Si elle ne constitue pas le chef-d’œuvre de son auteur, cette romance bénéficie du violon toujours séduisant de James Ehnes, autour d’un accompagnement orchestral attentif. Un disque plaisant mais qui manque par trop de caractère.