dimanche 13 septembre 2026

« Zaïde ou le chemin de lumière » d'après Mozart - Raphaël Pichon - Wajdi Mouawad - Opéra Comique - 11/09/2026

 

Fermé pour une année de travaux destinés notamment à moderniser la cage de scène, le plateau et la fosse d’orchestre, l’Opéra-Comique quitte provisoirement la salle Favart pour une saison hors les murs. Cette contrainte a l’avantage de faire découvrir de nouveaux lieux de programmation, à l’instar de cette première production « Zaïde ou le chemin de lumière », accueillie dans le cadre singulier du lycée Carnot. Le Hall Eiffel, avec sa splendide charpente métallique et ses dimensions imposantes (80 mètres de longueur sur 30 de large), évoque les structures industrielles de cette époque, déjà investies par d’autres institutions d’envergure (les Ateliers Berthier pour l’Odéon ou le Bockenheimer Depot pour l’Opéra de Francfort, par exemple). Utilisé pour des tournages de films et de nombreux défilés de mode, cet espace inattendu reste visible pendant toute la soirée dans son identité brute, magnifié par la variété des éclairages. Avec la nuit tombante, il bénéficie d’une exploration progressive de toutes les facettes de son architecture comme un unique élément de décor, sans chercher à la dissimuler.

Créé à Salzbourg en 2025, ce spectacle cherche à mettre en avant un ouvrage méconnu de Mozart, Zaïde (1780). Laissée inachevée, la partition est privée d’ouverture et de finale pour le deuxième acte, mais surtout de tout le troisième acte, que Mozart avait prévu avant d’abandonner le projet. Composé deux ans avant le plus facétieux Enlèvement au sérail, ce singspiel s’inscrit dans l’imaginaire des turqueries alors en vogue. Fidèle à ses habitudes (comme « L’Autre voyage », consacré à des raretés schubertiennes, déjà présenté à l’Opéra-Comique en 2024), Raphaël Pichon a choisi de proposer une nouvelle dramaturgie, qui associe les fragments conservés à d’autres pages du compositeur, particulièrement Davidde penitente et Thamos. L’ancien directeur du Théâtre de la Colline, Wajdi Mouawad, en a écrit les nouveaux textes et introduit le personnage de Persada, fille du rôle‑titre, qui cherche à retrouver les traces de sa mère disparue. Le Franco-Libanais n’en est d’ailleurs pas à sa première collaboration avec l’Opéra-Comique, lui qui a déjà signé la mise en scène d’Iphigénie en Tauride de Gluck en 2025 (reprise à Luxembourg en fin d’année).

Avec Zaïde, Mouawad ne cherche pas à coller au livret initial, ni à revenir aux sources de la tragédie Zaïre (1732) de Voltaire. Là où le propos du XVIIIesiècle voulait raconter une histoire de liberté individuelle face à la tyrannie, sur fond de peur de l’envahisseur ottoman, le nouveau récit place au centre de l’attention le nouveau personnage de Persada, en quête de mémoire et de transmission. Mouawad introduit également une dimension plus collective, en donnant une voix déchirante au destin des opprimés face au pouvoir de vie et de mort détenu par un seul homme. Le chœur, déjà présent chez Mozart avec une brève intervention au début, prend en effet une dimension autrement plus fournie, grâce à l’adjonction de Davidde penitente : constamment mobile, il entoure les solistes, les accompagne ou semble les protéger, tandis que la chorégraphie d’Evelin Facchini leur confère une vitalité quasi organique dans leurs déplacements d’ensemble.

Si la dramaturgie impressionne par la force de son propos et sa capacité à donner une profondeur nouvelle à un ouvrage incomplet, elle passe au second plan dès lors qu’on s’émerveille de la découverte musicale : c’est surtout celle d’un Mozart moins familier (celui de Zaïde), même si les connaisseurs de l’héritage mozartien reconnaîtront dans Davidde penitente la réutilisation de plusieurs pages de la grandiose Grand‑Messe en ut mineur, laissée inachevée en 1783. Les moments plus intimistes réservés à l’harmonica de verre laissent quant à eux entendre toute la délicatesse d’un instrument toujours aussi fascinant de fragilité. La direction de Pichon embrasse tous ces éléments avec un geste flamboyant, aux rebonds particulièrement articulés dans les verticalités dramatiques, aux tempi plus étirés dans les passages apaisés, d’une sensibilité sans affèterie.

La distribution réunit plusieurs personnalités, toutes très investies dans le projet. Ainsi de la fascinante Sabine Devieilhe, au volume un rien limité par endroits, qui impressionne par sa diction au service du sens et par sa présence scénique particulièrement juste. Johannes Martin Kränzle fait valoir toute sa classe vocale dans un rôle décisif, dont il exprime la grandeur dramatique avec une éloquence saisissante. Xenia Puskarz Thomas offre à Persada de superbes graves, malgré quelques duretés dans les changements de registre. Plus en retrait, malgré un beau timbre et une émission raffinée, Hugo Brady peine à s’imposer dans les ensembles. Enfin, Matthew Swensen assure l’essentiel dans son rôle plus sombre de Soliman, faisant oublier une voix trop étranglée. 

vendredi 11 septembre 2026

Concert de l'Orchestre national de France - Cristian Măcelaru - Maison de la Radio - 10/09/2026

Cristian Măcelaru

Pour sa dernière saison à la tête de l’Orchestre national de France, avant de céder sa place à Philippe Jordan, le chef roumain Cristian Măcelaru (né en 1980) poursuit son exploration des raretés du répertoire : ce passionnant concert de rentrée confronte ainsi trois personnalités qui ont dû, en leur temps, s’imposer comme compositeurs et échapper à une image de virtuose – chef d’orchestre pour Bernstein, pianiste pour Saint‑Saëns ou violoniste pour Enesco.

On retrouve pour débuter le concert les délicieux Chichester Psalms (1965) de Bernstein, dans leur version originale pour cuivres, percussion, harpes et cordes. L’ouvrage, fondé sur des psaumes en hébreu, a été commandé pour la cathédrale anglicane de Chichester, afin de transmettre un message universaliste de paix et de spiritualité. Ceux qui découvrent cette œuvre œcuménique pourront être surpris par la joie et l’enthousiasme omniprésents, largement inspirés par le style chaloupé de West Side Story (1957). C’est là une demande expresse du révérend Walter Hussey, qui se méfiait sans doute des états d’âme dévoilés par Bernstein dans ses symphonies. Quoi qu’il en soit, on se réjouit de retrouver ce petit bijou, délicieusement ciselé, qui coule de source dans l’interprétation engagée du Chœur de Radio France. Le jeune soliste Eliot Louvet, issu de la Maîtrise, assure bien sa partie dans le deuxième mouvement, plus épuré et délicat. Cristian Măcelaru explore quant à lui quelques détails dans les piani, notamment dans l’introduction orchestrale du dernier psaume.

Nicolas Altstaedt
Le concert se poursuit avec le Premier Concerto pour violoncelle (1873) de Saint‑Saëns, interprété par le fougueux soliste Nicolas Altstaedt. Le franco-allemand est « artiste en résidence » à la Maison de la Radio pour toute la saison, et logiquement plusieurs fois à l’affiche (notamment dans le Second Concerto pour violoncelle de Dvorák le 27 novembre prochain). Si ses attaques franches donnent du caractère et des couleurs à son interprétation, on regrette un léger manque de volume, qui ne permet pas d’embrasser toute l’envergure requise. Măcelaru a la bonne idée d’alléger les textures en un accompagnement volontiers chambriste, qui fait valoir quelques ralentissements expressifs, comme suspendus. Le second thème, inoubliable, du premier mouvement est entonné avec une sérénité très douce, sans vibrato, et une élégance bienvenue. Le Finale, plus rugissant, fait entendre des tempi plus vifs dans les verticalités, avant un bis en duo dans l’une des sonates du méconnu Jean‑Baptiste Barrière (1707‑1747), avec la complicité du premier violoncelle du National, Raphaël Perraud.

Après l’entracte, l’orchestre au grand complet fait entendre la spectaculaire Première symphonie (1906) d’Enesco, en réalité la cinquième du compositeur, si l’on compte ses premières tentatives composées après ses études viennoises. Venu poursuivre sa formation au Conservatoire de Paris dès 1895, Enesco développe une écriture flamboyante, où la densité contrapuntique héritée de Brahms se conjugue à une opulence wagnérienne, mais aussi aux influences françaises de Franck et d’Indy. Măcelaru accentue l’aspect séquentiel et déroutant de la partition, sans parvenir à assembler les différents thèmes dans un flot continu. Les interventions très sèches des cuivres, dans les verticalités, renforcent cette sensation de morcellement. L’orchestre est plus à son aise dans le superbe deuxième mouvement, au début mystérieux et théâtral. Les élans plus contemplatifs d’Enesco s’épanouissent dans un tapis de couleurs bien étagé, avant un Finale à nouveau plus tonitruant, qui renoue avec l’ivresse contrapuntique du début.