dimanche 12 avril 2015

« Flowers of the Field » - Oeuvres de Butterworth, Finzi, Gurney et Vaughan Williams - London Mozart Players - Hilary Davan Wetton - Disque Naxos


C’est à un très beau panorama de la musique anglaise du début du XXe siècle que nous convie ce nouveau disque centré autour de la Première Guerre mondiale. Honneur tout d’abord à George Butterworth (1885-1916), un compositeur trop tôt disparu pendant la bataille de la Somme, alors qu’il était considéré comme un des talents les plus sérieux aux côtés de son ami Ralph Vaughan Williams. Ce dernier lui rendra hommage en lui dédiant sa London Symphony, fruit de leur stimulante émulation. Avec la rhapsodie pour orchestre A Shropshire Lad (Un Gars du Shropshire – un comté anglais frontalier du Pays de Galles) composée en 1912, Butterworth fait valoir un puissant lyrisme contrasté avec des passages plus retenus, délicatement mélancoliques, d’une maîtrise orchestrale solide.


Si l’on connaît davantage la figure de Gerald Finzi (1901-1956), on sait moins qu’il subit lui aussi les affres du conflit mondial par la perte de son très proche professeur et mentor, Ernest Farrar (lui-même élève de Charles Villiers Stanford et ami de Vaughan Williams), à qui le Requiem da camera est dédié. Cette œuvre enregistrée en première mondiale (tout comme The Trumpet d’Ivor Gurney) commence par un prélude envoûtant, où Finzi se délecte des atmosphères brumeuses et songeuses qu’il chérit tant. Les trois mouvements suivants font recours aux solistes et au chœur, sur des textes poétiques – un autre point commun avec Gurney. Mais là où Ivor Gurney (1890-1937) utilise souvent le chœur à l’unisson, en un ton franc et direct, Finzi opte pour une élégie raffinée et enveloppante, d’une splendide sérénité. Assurément la plus belle œuvre gravée sur ce disque.


Le disque se conclut par An Oxford Elegy, une œuvre pour récitant d’une vingtaine de minutes composée par Ralph Vaughan Williams entre 1947 et 1949, période où l’Anglais expérimente de nouvelles sonorités (l’harmonica ou le tuba par exemple). Les sombres textes poétiques de Matthew Arnold trouvent ici un écrin parfait. Immédiatement, la luxuriance orchestrale s’oppose au chœur fantomatique et glacial, tandis que le récitant évite toute emphase en un sérieux presque monotone. A ce jeu-là, Jeremy Irons est parfait – attendant, imperturbable et serein, la douce lumière de la délivrance finale. Un Vaughan Williams grave et pessimiste – assurément une œuvre en phase avec le sujet du disque. Le meilleur se situe plus encore au niveau de la direction de Hilary Davan Wetton, superlative et magnifiquement captée. Un disque qui donne envie d’aller plus loin encore dans la découverte de cette musique anglaise si riche de talents variés pendant la première moitié du XXe siècle.

lundi 6 avril 2015

« Anna Bolena » de Gaetano Donizetti - Fabio Biondi - DVD et Blu-ray Dynamic


Drôle d’idée que de monter cette version révisée d’Anna Bolena, de dix ans postérieure à la création originale. Une version totalement oubliée pour des raisons évidentes: tous les changements opérés par Donizetti avaient pour but de s’adapter au nouveau plateau vocal réuni, de loin inférieur à celui de 1830. Le rôle-titre tout comme celui de Percy perdent ainsi leur brillant pour un registre beaucoup plus central. L’opéra subit aussi quelques coupures, censées rendre plus accessible le déroulement de l’action pour l’audience. Autre changement avec l’allégement de l’effectif orchestral, lui aussi justifié par le recours à une autre version historique... de 1833! Sacré tripatouillage.


Bref, si l’on accepte le parti pris de ces modifications, qu’en est-il de la réalisation scénique? Rien à attendre de ce côté-là, tant la mise en scène de Cesare Scarton semble avoir misé sur une prudence presque caricaturale en ce qui concerne le statisme des chœurs ou des chanteurs, visiblement laissés à eux-mêmes. La transposition de l’action au début du XIXe siècle n’apporte rien, si ce n’est un classicisme convenu dans les costumes. Les robes de satin et colliers de perles lorgnent vers le côté classieux des mises en scène de Carsen, sans jamais aller au-delà de cet aspect formel – les éclairages eux-mêmes restant dans cette optique «joli-joli» aux ambiances bleutées à la longue bien lassantes.


Le meilleur se situe au niveau de la direction de Biondi, qui imprime, par ses attaques sèches et ses ruptures dynamiques, une vision excitante bien qu’un peu raide par moments. L’orchestre Europa Galante manque de couleurs, avec des bois parfois un peu verts, mais reste surtout desservi par une prise de son imprécise, par trop réverbérée. Un défaut que l’on retrouve au niveau des chanteurs, aux individualités peu mises en valeur dans les ensembles. C’est bien dommage car Marta Torbidoni (Anna Bolena) mérite mieux qu’une attention polie. Elle déploie son timbre de velours en une éloquente ligne de chant, avec beaucoup d’agilité dans l’aigu. A peine pourra-t-on lui reprocher un chant un rien extérieur à certains endroits – étant peu aidée, on l’a vu, par la paresseuse mise en scène. A ses côtés, Laura Polverelli (Giovanna Seymour) n’a pas le timbre le plus aguicheur, sous-utilisant le médium, mais se montre néanmoins convaincante par son implication théâtrale constante. Martina Belli séduit en Smeton par une aisance vocale certaine, même si son interprétation manque de finesse. Le plateau masculin se montre plus problématique, avec un Federico Benetti (Enrico VIII) piètre acteur et bien placide côté chant, tandis que Moisés Marín García (Riccardo Percy) peine à faire oublier quelques problèmes de placement de voix (et les faussetés associées) par un bel engagement. Les seconds rôles sont corrects, tout comme le chœur.

dimanche 5 avril 2015

« Geistliche Festmusik » - Oeuvres religieuses de Johann Pachelbel - Disque Christophorus

Connait-on vraiment Johann Pachelbel (1653-1706) en dehors de son Canon et Gigue en ré majeur pour trois violons et basse continue? Le présent disque démontre que l’on a tort de cantonner le natif de Nuremberg au rôle de prédécesseur obscur de Jean-Sébastien Bach. Diffusée dans toute l’aire germanique en son temps, la musique de Pachelbel se voit ici parfaitement mise en valeur dans toute sa diversité. Les réjouissances fastueuses des concerts sacrés Lobet den Herrn in seinem Heiligtum et Gott sei uns gnädig témoignent ainsi de l’influence italienne. Ces œuvres de vaste dimension enchaînent en une admirable variété, parties solistes, duos, chœurs et interventions orchestrales avec usage de force trompettes et timbales. Parfaitement captées, les forces en présence se déploient autour d’un festival de couleurs porté par l’Ensemble Johann Rosenmüller. Il faut dire que la direction d’Arno Paduch avance, offrant à ces œuvres une majesté évitant tout pompiérisme.

La cantate Christ lag in Todesbanden (1700?), probablement l’une des œuvres les plus tardives enregistrées sur ce disque, est plus retenue dans son expression, bâtissant son choral luthérien à partir d’anciennes mélodies de chants spirituels du Moyen Age. Après un savoureux interlude au théorbe, le disque se conclut par l’un des treize Magnificat conservés de Pachelbel, l’un des plus riches en matière d’accompagnement orchestral avec ses vents notamment. Ce sont cependant les voix solistes qui dominent, d’une égale homogénéité dans l’excellence des interprètes ici réunis. Assurément un disque idéal pour aller plus loin dans la connaissance de l’œuvre de ce petit maître.

samedi 4 avril 2015

« Lucia di Lammermoor » de Gaetano Donizetti - Diana Damrau - Joseph Calleja - Disque Erato


Rien d’étonnant à voir réunies une kyrielle de stars à Munich. La capitale bavaroise accueillait à l’été 2013 une série de versions de concert de l’opera seria le plus fameux de Donizetti, Lucia di Lammermoor. Un événement capté sur le vif, auquel la firme Erato a ajouté – dans le même temps – une séance d’enregistrement supplémentaire en studio. Une précaution nécessaire pour Diana Damrau, incandescente Lucia, qui impressionne à force d’intentions et de contrastes dans son interprétation, mais dont l’aigu un rien forcé marque quelques duretés dans les brusques passages de registres imposés par la partition. Des défaillances imparfaitement corrigées par le disque – même s’il faut souligner l’excellence de la prise de son.

Aux côtés du rôle-titre, les partenaires masculins se montrent plus mesurés dans l’impact théâtral. Joseph Calleja impose son timbre de miel au bénéfice d’une éloquence et d’une projection jamais mises en défaut. A peine souhaiterait-on une assise plus affirmée dans les graves. Aucun problème de ce côté-là pour l’Enrico de luxe de Ludovic Tézier, toujours impeccable de souplesse et d’une noblesse de phrasés désarmante. Nicolas Testé fait valoir son timbre chaleureux et sa ligne de chant parfaitement maîtrisée, tandis que les seconds rôles en présence se montrent tous parfaits, en particulier un superlatif Andrew Lepri Meyer (Normanno).


La direction enlevée du toujours impeccable Jesús López-Cobos marque par son dramatisme, bien soutenue par un chœur remarquable de précision et d’homogénéité. Mais l’une des principales nouveautés de ce disque réside dans l’ajout d’une cadence pour harmonica de verre – transposition d’une cadence pour flûte de plus de deux minutes incluse en 1888 par Mathilde Marchesi. Une curiosité plus qu’un réel atout, cet ajout rendant à l’œuvre l’intention originelle de Donizetti, qui avait du y renoncer faute de pouvoir payer un instrumentiste supplémentaire.

vendredi 3 avril 2015

« Brass too » - Oeuvres de Chostakovitch, Glanert, Tomasi, Piazzolla et Hindemith - Cuivres du Concertgebouw Amsterdam - Disque RCO Live



Disons-le d’emblée: on ne pensait pas prendre autant de plaisir à l’écoute de ce nouveau disque consacré au répertoire très sous-estimé des ensembles de cuivres. Et pourtant, la réussite est complète. On doit au trompettiste flamand Wim Van Hasselt, ancien membre de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, la volonté de mettre en valeur le répertoire des cuivres par l’enregistrement d’un disque dédié en 2007. Huit ans après «Brass», RCO Live présente un deuxième volume, intitulé «Brass Too», dont seul l’enregistrement consacré à la Konzertmusik d’Hindemith a été capté sur le vif, avec les cordes en supplément. Cette œuvre commandée par Serge Koussevitzky pour le cinquantième anniversaire de l’Orchestre symphonique de Boston, en 1931, annonce de très près la Symphonie «Mathis le peintre», chef-d’œuvre du compositeur allemand. Hindemith y assagit le discours moderniste des années 1920 pour privilégier un entrecroisement des mélodies en un élan exaltant. Kurt Masur marque les scansions sans temps mort, à la tête – faut-il le préciser? – d’un superlatif pupitre de cuivres.


Autre compositeur bien connu en entame de ce disque, avec Chostakovitch et l’une de ses musiques de film. Si l’on connaît davantage les partitions de Korngold ou Prokofiev, les Néerlandais enregistrent ici l’une des partitions les plus fameuses de Chostakovitch en la matière, écrite pour le film Le Taon (1955). Des douze mouvements de cette Suite, l’adaptation de Steven Verhaert ne retient que cinq extraits (1, 5, 6, 8 et 12), dont l’irrésistible «Romance», extrait le plus fameux, inspiré de la Méditation de Thaïs de Massenet. La référence est ici moins marquante du fait de la disparition du solo de violon, mais le morceau reste un beau moment de poésie contrastant idéalement avec les autres parties de la Suite, plus martiales.


Le disque fait ensuite une place à Detlev Glanert (né en 1960), en résidence à l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. Le compositeur allemand propose une courte pièce savoureuse qui parodie la musique de cabaret, mâtinée d’emprunts au jazz. Si les deux extraits de l’opéra-tango María de Buenos Aires restent dans la même veine joyeuse et dansante, ce disque a la bonne idée d’inclure la rare musique du compositeur corse Henri Tomasi (1901-1971). On retrouve les Fanfares liturgiques tirées de son premier opéra Don Juan de Manara (1944), véritable délice d’imagination mélodique, en une veine néoclassique proche de Ravel qui rappelle aussi parfois l’orchestration brillante du Roi David d’Honegger.


Un disque à la programmation admirablement variée, idéal pour bien percevoir toutes les possibilités offertes aux différentes individualités du pupitre des cuivres.