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| Aziz Shokhakimov |
A Toulouse en début d’année
comme à Strasbourg, on se réjouit de constater que les programmes
dédiés à la musique de film sont donnés à guichet fermé, ce qui est
d’autant plus remarquable que le même programme est proposé sur deux
soirées consécutives. La musique pure domine cette fois, en se passant
de présentateur : la première partie « classique » fait la part belle au
répertoire européen du XXe siècle, là où la seconde se tourne résolument vers les grands succès commerciaux américains de notre époque.
De quoi contenter les publics avides de s’étourdir des grands titres, à
l’instar des innombrables tubes de John Williams, qui mettent en avant
ses talents d’orchestrateur, sans parler de son don mélodique. Le
souffle épique audible dès les premières mesures du Seigneur des Anneaux
de Howard Shore laisse aussi entendre des parties plus tendres,
dévolues à l’univers plus naïf des Hobbits, rapidement rattrapées par
les aspects percussifs évocateurs du travail des nains dans les
montagnes. Cette optique descriptive se retrouve également dans les
surprenantes envolées du dessin animé Dragons, qui permettent
d’entrevoir tout le déhanché provocateur de ses outrances adolescentes.
La fin plus prévisible déploie un motif héroïque, sans contrechants, à
l’instar des extraits de Pirates des Caraïbes, au ton sauvage et volontairement brut dans les verticalités. On préfère de loin les ambiances délicieusement jazzy de Mission: Impossible et du bis, tiré de James Bond,
qui offrent à la trompette et à la guitare basse des « bœufs » aussi
brillants que virtuoses. Auparavant, la classe majestueuse et
enveloppante de John Barry avait séduit par son évidence sereine, de
même que le simple mais inoubliable thème d’Ennio Morricone écrit pour
le hautbois solo. Parmi les contrastes bienvenus, l’épure diaphane de
Joe Hisaishi se colore de rythmes de danse au parfum ensorcelant, malgré
une fin quelque peu abrupte.
En première partie, l’entrée fiévreuse de Metropolis nous plonge
d’emblée dans les souvenirs visuels de ce chef‑d’œuvre expressionniste, à
l’esthétique Art déco. La dénonciation de la déshumanisation
abrutissante du travail des ouvriers s’exprime par les sonorités
mécaniques et répétitives, avant qu’un langage postromantique convenu
n’irrigue le reste de la partition. Mais c’est peut-être plus encore le
morceau suivant, la Suite du film Le Renard et l’Enfant, qui
surprend par sa poésie piquante et évocatrice. Le début minimaliste,
aérien et féerique, laisse place à des passages mystérieux, volontiers
brutistes aux percussions. Le lyrisme final apporte une touche d’émotion
bienvenue, permettant au compositeur David Reyes de venir saluer le
public, manifestement aussi ravi que lui. La manière, davantage économe
en comparaison, de Morricone résonne de ses « ouh‑ouh » obsessionnels,
interprétés par la soprano Louisa Stirland avec une agilité soyeuse.
Michel Legrand n’échappe pas non plus à la simplification des moyens,
réduits à une mélodie répétée à l’envi. Dans le même esprit, le thème
inoubliable du Mépris résonne de toute sa mélancolie, tout en
nous rappelant la disparition récente de son interprète iconique,
Brigitte Bardot (1934‑2025). Le morceau suivant, extrait du Parrain,
évoque quant à lui une autre égérie, en la personne de Dalida, qui l’a
repris dans l’une de ses chansons, « Parle plus bas » (1971). Enfin, la
première partie se conclut avec les effluves orientalisants de Maurice
Jarre, qui fait valoir tout le tempérament du compositeur français.
Directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg depuis
2021, Aziz Shokhakimov (né en 1988) se régale de ce répertoire sans
jamais appuyer les effets, ni surcharger les masses requises. Son style
élégant cisèle les parties apaisées en ralentissant ostensiblement les
tempi, pour mieux les accélérer ensuite dans les passages verticaux,
sans jamais surjouer le pathétique. Assurément une direction d’une
grande lisibilité, au service du respect des équilibres entre les
pupitres.

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