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Philippe Jordan |
Il est finalement peu d’occasions d’entendre en concert le Requiem (1837) de Berlioz, tant les forces monumentales requises exigent des moyens considérables. Conçu pour un effectif de 500 musiciens, finalement ramené à « seulement » 400, l’ouvrage impressionne par le nombre de percussions à l’œuvre, dont une quinzaine de timbales. Ces dernières font contrepoids aux groupes de cuivres divisés par quatre, qui sont répartis spatialement sur les côtés, en un effet d’écho prévu par le compositeur. De quoi permettre les effets spectaculaires qui ont fait la renommée de Berlioz, dans la lignée de Gaspare Spontini (1774-1851) et de son sens de la grandeur scénique et chorale (La Vestale, Fernand Cortez). On perçoit également l’influence de Beethoven dans l’alternance de passages intimistes et d’explosions dantesques, ainsi que celle de Palestrina dans les parties a cappella, comme suspendues et sans assise rythmique. La réunion de ces audaces confère une modernité étonnante à l’ensemble, surtout si on la compare à des oeuvres contemporaines, tel que le Requiem (1835) de Donizetti (voir notamment en 2025 au Festival de Saint-Denis).
Comme souvent, Berlioz puise dans ses partitions antérieures pour élaborer cette commande, notamment dans sa Messe solennelle de 1824. Cette messe de jeunesse, longtemps considérée comme perdue jusqu’à sa redécouverte en 1991, sera d’ailleurs donnée à la Maison de la radio, le 2 juillet prochain, par l’Orchestre national de France. En attendant, les fracas de la Grande messe des morts (autre nom du Requiem) ont fait trembler les murs de la Philharmonie. Rien d’excessif toutefois : le geste de Philippe Jordan, tout d’équilibre et de transparence, évite tout débordement expressif. Une approche bienvenue dans ce répertoire, qui gagne en élévation spirituelle ce qu’il perd en force physique brute – loin des cataclysmes préférés au disque par Charles Munch ou Georg Solti.
L’introduction sobre montre la volonté de Philippe Jordan de coller au plus près du texte, humble supplication adressée au Seigneur. Si les premières interventions des sopranos révèlent quelques difficultés avec la justesse, l’ensemble gagne peu à peu en assurance. Le chœur masculin se distingue quant à lui par sa solidité globale, tout au long de la soirée. La conclusion apaisée du Kyrie, presque murmurée dans les graves, installe une théâtralité, que l’on retrouvera plus loin dans l’imploration à Jésus, soutenue par le cor anglais. Le début statique du Dies Irae surprend par sa progression d’intensité inexorable, avec un chef attentif à l’allégement des textures et au respect des dynamiques. Le thème majestueux confié aux cuivres par quatre se heurte bientôt au fracas des timbales, tandis que le chœur se fait plus homophonique pour figurer les affres du Jugement dernier. Si le Rex Tremendae voit un chœur un rien trop timide face à l’orchestre, l’épure du mouvement suivant, Quaerens Me, en grande partie a cappella séduit davantage.
Le symphoniste Berlioz reprend pleinement ses droits dans le superbe Lacrimosa, où les ténors s’inscrivent sur un tapis de graves, avant que des scansions hypnotiques plus denses et spectaculaires ne viennent conclure le morceau. Les évocations à Saint Michel se parent d’une fragilité hésitante, alors que des bribes de mélodie s’agrègent patiemment, en une science de l’étagement parfaitement maîtrisée par Jordan. Le chœur relégué à l’arrière-plan abandonne momentanément son rôle central, comme pour lui ménager un espace de respiration. L’Hostias installe une austérité dépouillée, avant une fin aux sonorités modernes, où trois flûtes dialoguent avec huit trombones. Le chant serein de Pene Pati vient ensuite baigner la salle de son aura céleste, juché depuis le « balcon de la Reine » (surnom donné au grand balcon blanc, à gauche de la scène). La brève fugue du Chœur interrompt brièvement le ténor samoan, qui conclut avec davantage d’accents pour célébrer la gloire céleste. Enfin, le solennel Agnus Dei montre quelques aspects plus séquentiels et mystérieux, créant une attente théâtrale, avant de s’éteindre dans une lumière apaisée.

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