Premier opéra mis en scène pour ouvrir la saison 2026-2027 à l’Opéra Royal de Versailles, Tarare d’Antonio Salieri lance une programmation qui s’annonce toujours aussi riche que passionnante : l’interprétation de haut niveau se marie admirablement avec le spectacle élégant de Jean-Romain Vesperini. A ne surtout pas manquer !
Grâce aux bons soins de son directeur Laurent Brunner, en poste depuis 2007, pas moins de treize spectacles mis en scène sont annoncés cette saison : une performance dont bien des théâtres aimeraient pouvoir s’enorgueillir en ces temps de disette budgétaire. Plusieurs contemporains de Salieri seront à l’honneur, parmi lesquels son protecteur Gluck, son compatriote Zingarelli ou le Liégeois Grétry.
Rarement représenté sur scène, Tarare (1787) n’avait plus fait l’objet d’une mise en scène depuis celles de Jean-Claude Martinoty à Schwetzingen, en 1988, puis de Christian Gangneron à Strasbourg, en 1991. Longtemps éclipsé par Mozart, Antonio Salieri bénéficie depuis quelques années d’un regain d’intérêt, auquel Christophe Rousset contribue largement en enregistrant plusieurs de ses ouvrages, dont Tarare. Signe supplémentaire de cette résurgence, L’Avant-Scène Opéra vient de consacrer son dernier numéro à cet ouvrage, à l’occasion de la présente production : une première pour Salieri dans la revue, fondée en 1976.
Composé en français pour conquérir Paris, avec le soutien de la Reine Marie-Antoinette, Tarare appartient aux grandes tragédies du musicien italien, avec Les Danaïdes (1784) et Les Horaces (1786). Il porte avant tout la marque de son librettiste Beaumarchais, dont le texte prend résolument le pas sur la musique, moins spectaculaire que celle des Danaïdes (à l’instar des passages dansés également réduits à portion congrue). L’ouvrage ressemble ainsi davantage à une pièce de théâtre mise en musique, où la déclamation règne en maître, entre récitatif et arioso, ponctuée de quelques airs et de brèves miniatures orchestrales. Salieri dispose ainsi de peu d’espace pour installer une atmosphère ou développer de vastes ensembles : paradoxalement, c’est bien cette économie de moyens qui fait toute l’originalité de la partition.
L’ouvrage se distingue profondément de sa version viennoise ultérieure, Axur, re d’Ormus (1788), adaptée avec Da Ponte. Tarare conserve en effet un prologue à la manière des anciennes tragédies lyriques, où deux divinités s’affrontent pour donner naissance aux personnages du livret. Beaumarchais y glisse déjà quelques réflexions philosophiques pré-révolutionnaires, en affirmant notamment l’égalité originelle entre les hommes. Plus tard, le livret se tourne vers les détenteurs du pouvoir en leur adressant une mise en garde contre tout autoritarisme. Sous les dehors d’un drame exotique, l’ouvrage français défend ainsi une vision étonnamment progressiste pour l’époque.
Après une ouverture orageuse qui rappelle le modèle de Gluck (promoteur du premier succès de Salieri à Paris avec Les Danaïdes), le prologue déploie les envolées de la Nature, avant de laisser place à une atmosphère plus guerrière. Après l’entracte, la seconde partie accorde davantage de place à l’expressivité, faisant gagner relief et variété à l’ensemble. Parmi les sommets de la partition, l’air moqueur de Calpigi séduit, ce qui permet à Enguerrand de Hys de s’épanouir dans un rôle à la mesure de son talent comique. Déjà présent dans l’enregistrement de Christophe Rousset, le ténor français fait valoir toute la palette de sa vitalité théâtrale, perceptible dans chaque geste ou expression de visage. Il sait également surprendre dans les scènes plus sombres où, venant en aide à Tarare, il déploie un engagement dramatique éloquent. Assurément l’une des grandes réussites interprétatives de la soirée.
La mise en scène de Jean-Romain Vesperini constitue l’autre grande satisfaction de la soirée. Particulièrement abouti au niveau visuel, son travail s’appuie sur une succession d’écrans vidéo qui entourent la scène et renouvellent l’espace avec beaucoup d’élégance. Les détails symboliques projetés enrichissent cette lecture sans verser dans un orientalisme inutilement appuyé. Les flots déchaînés, en noir et blanc, comptent ainsi parmi les plus belles images rassemblées, de même que la représentation stylisée du harem, avec ses moucharabiés aux lignes géométriques. Les costumes d’époque, revisités avec une frivolité discrète, modernisent aussi l’ensemble sans ostentation. Les accessoires scéniques se font volontairement rares, du fait d’un travail qui repose essentiellement sur la direction d’acteurs : d’une grande justesse, celle-ci donne au texte toute sa primauté, tout en maintenant la tension théâtrale. Une approche qui respecte l’équilibre singulier de Tarare, entre déclamation, réflexion politique et expression musicale.
Il y a enfin, dans la baguette de Théotime Langlois de Swarte, quelque chose qui tient du prodige et de la maturité souveraine. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra Royal, le jeune chef – que le public versaillais connaît surtout comme violoniste virtuose, premier violon chouchou des Arts Florissants – signe avec ce Tarare une prise de pouvoir musicale d’une autorité confondante. Langlois de Swarte dirige avec le corps autant qu’avec les mains, et l’on sent dans l’orchestre une adhésion immédiate, une complicité qui n’a rien de la déférence hiérarchique mais tout de l’écoute partagée. Le jeune chef sculpte les contrastes, allume les scènes de sérail, laisse respirer les airs tendres, fouette les chœurs avec un sens du théâtre qui force l’adhésion. Sous sa direction, la phalange versaillaise sonne avec une plénitude et une transparence remarquables, les cordes déployant une palette de couleurs infinie, les vents s’illustrant avec un brio jamais exhibitionniste. Un immense bravo au jeune maestro, dont la carrière de chef ne fait, à l’évidence, que commencer !…



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire