Deuxième des sept opéras achevés de Prokofiev, L’Amour des trois oranges (1921) figure parmi ses ouvrages les plus durablement installés au répertoire. Après la tension expressionniste de son drame Les Joueurs (1916), le compositeur russe se tourne vers une farce néoclassique où s’entremêlent absurde, satire et grotesque, en un esprit proche de Stravinski et Ravel à la même période. Rien n’est à prendre au sérieux dans ce conte parodique tiré du dramaturge Carlo Gozzi (1720‑1806), qui moquait en son temps le naturalisme de ses rivaux, dont Goldoni. Prokofiev adapte au goût du jour cette fable délirante, en faisant un joyau de non‑sens burlesque, où tout est tourné en dérision. Prince dépressif, galerie de méchants irrésistibles, quête impossible dans le désert : tout, jusqu’à la mort express des deux premières princesses issues des oranges (à rebours des conventions opératiques qui n’en finissent pas de faire mourir leur héroïne) participe de cet état d’esprit anticonformiste. La musique, d’une inventivité frivole et légère, accompagne les traits d’esprit par un renouvellement constant des contrastes, en de courtes scènes admirablement ciselées.
Il faut certainement un metteur en scène aussi chevronné aux nécessités du comique que Laurent Pelly pour éviter de surcharger l’avalanche de péripéties, qui s’enchaînent sans temps mort. Le Français s’est déjà confronté à cet ouvrage à l’Opéra d’Amsterdam en 2005, mais a choisi d’élaborer un nouveau spectacle pour cette coproduction entre Lyon, Copenhague, l’Opéra-Comique, ainsi que l’Opéra du Rhin (où l’ouvrage sera repris dès mars prochain, avec les mêmes solistes, cette fois avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et Aziz Shokhakimov). Il fait cette fois le choix de l’épure, avec un plateau nu pendant toute la représentation, animé par une direction d’acteur haute en couleur, qui confère à chaque interprète une vitalité propre. A l’instar du chemin initiatique d’Alice aux pays des merveilles, le cauchemar du Prince, affublé d’un pyjama pendant la quasi‑totalité du spectacle, est revisité par une scénographie aux symboles monumentaux : la carte du Roi du trèfle évoque ainsi la figure paternelle écrasante, comme le poids d’un costume manifestement trop grand pour lui. Le minimalisme scénique fait parfois penser à la production du Barbier de Séville (voir notamment à Tours en 2020), qui avait placé d’immenses partitions au centre de la scène. De même, les costumes déploient une délicieuse fantaisie stylisée, à la façon de la production féerique du Voyage dans la lune d’Offenbach, donnée à l’Opéra-Comique en 2023.
Après cet hommage bienvenu, le spectacle reprend tambour battant, mené par la baguette fiévreuse de Dmitry Matvienko (né en 1990). Le chef biélorusse se délecte des variations d’intensité, présentes par exemple dans la célèbre fanfare dont Prokofiev fera son miel ailleurs (par exemple dans le ballet Cendrillon), le tout sans jamais couvrir les chœurs (très investis pour l’occasion), ni le plateau. Ecrite pour une troupe ne cherchant pas la virtuosité vocale, la partition trouve toute son efficacité dans un ensemble de chanteurs capable de faire vivre l’ivresse commune, sans pour autant tomber dans les facilités du cabotinage. Le plateau vocal brille par sa cohésion, et ce d’autant plus que tous ne sont pas francophones. L’ouvrage a en effet été écrit à l’initiative d’une amie parisienne de Prokofiev, qui lui donna l’idée de cette adaptation, avant une création à... Chicago. Si le solide Piotr Micinski (Le Roi de Trèfle) assure bien sa partie, on lui préfère le Prince lunaire et bien chantant de Linard Vrielink. Damien Pass n’est pas en reste dans la fantaisie lumineuse de son double rôle de Léandre/Farfarello, aux côtés du toujours aussi irrésistible Marc Mauillon (Pantalon). Parmi les rôles de caractère, on note la prestation furieusement gourmande de Jean‑Fernand Setti, qui se fait plaisir en cuisinière rustre, rappelant la sorcière du Hänsel et Gretel de Humperdinck.


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