mardi 10 novembre 2015

« Don Carlo » de Giuseppe Verdi - David McVicar - Opéra de Francfort - 07/11/2015

Beaucoup plus rare en France ces dernières années, Sir David McVicar – anobli en 2012 – n’en poursuit pas moins sa carrière internationale à travers les plus grandes scènes lyriques en une boulimie digne de l’ivresse de ses succès. Si le metteur en scène britannique a déjà fait son grand retour à Paris l’été dernier avec la production d’Adriana Lecouvreur, déjà présentée à Londres et Barcelone notamment, l’autre reprise attendue prenait place cet automne à Francfort, avec la production du Don Carlo de Verdi dans sa version italienne en cinq actes, dite de Modène (1886).

Depuis la première en 2007, Francfort a monté plusieurs fois ce spectacle réussi, arrimé à une scénographie aussi sobre qu’ingénieuse, n’oubliant pas une direction d’acteur qui privilégie le théâtre (importance des regards notamment). McVicar s’appuie sur un décor sans cesse revisité autour d’un système permettant au sol et à l’immense mur, tous deux recouverts de briques au ton gris clair, de se soulever ou de disparaître sous le regard du public – proposant ici une forêt, là une cathédrale ou encore l’espace plus restreint d’un cabinet de travail. En ce dernier cas, l’ajout d’un simple rideau sur la moitié de la scène – magnifiquement mis en valeur par les éclairages, une constante de cette production – viendra réduire l’espace dévolu aux interprètes, permettant à Eboli de sauver Elisabeth en une scène déchirante de vérité. Mais c’est surtout dans les scènes de chœur que l’étagement obtenu par l’agencement géométrique des modules de brique (à la manière d’un jardin à l’italienne) permet une distanciation toujours millimétrée, à l’esthétique quasi chorégraphique, sans parler de l’indiscutable réussite des costumes d’époque discrètement modernisés.

Fort justement applaudie triomphalement en fin de soirée, Tanja Ariane Baumgartner apporte à sa princesse Eboli une force de conviction sans pareil, s’autorisant de nombreuses prises de risque, particulièrement ses graves exaltants de fureur. Tatiana Monogarova (Elisabeth) manque de puissance en comparaison, compensant par un timbre d’une belle rondeur, irrésistible dans les pianissimi. L’irradiant Rodrigo de Daniel Schmutzhard fait preuve lui aussi d’une belle musicalité, seulement gêné par un aigu serré en début d’opéra, tandis qu’Andreas Bauer (Philippe II) assure bien sa partie malgré une voix un peu terne. Seul Wookyung Kim, peu crédible scéniquement en Don Carlo, déçoit par son intonation irrégulière et peu subtile, heureusement plus affirmée lorsque sa voix est bien posée. A l’issue de la représentation, il reçoit pourtant une belle ovation du public, sans doute conquis par son organe tonitruant.

Si la direction virile de Pier Giorgio Morandi couvre parfois les voix dans les forte, elle sait aussi épouser les moindres inflexions théâtrales de ce chef d’œuvre de Verdi, apportant une narration toujours passionnante. Mais ne serait-ce que pour le tempérament éclatant de l’Eboli de Tanja Ariane Baumgartner ce spectacle mérite tous les éloges. A voir ou revoir jusqu’à fin janvier 2016!

lundi 9 novembre 2015

« La Ville morte » de Erich Wolfgang Korngold - Opéra de Francfort - 06/11/2015

Désormais bien arrimée au répertoire, La Ville morte faisait son retour à Francfort en ce début d’automne avec la production présentée par Anselm Weber en 2009 puis 2011. Ce spectacle de bonne tenue s’appuie sur une scénographie minimaliste, plutôt laide mais ingénieusement animée des apparitions que permettent les multiples trappes cachées dans le vaste mur entourant le plateau. De là jailliront le fantôme de la défunte et toute une série d’apparitions rappelant souvent l’imagination torturée d’Otto Dix ou l’ironie mordante de James Ensor. Sur scène, un cube en guise de seul élément de décor renferme une sorte de mausolée à la gloire de la défunte Marie – à moins que ce ne soit plutôt une garçonnière, ou pire, une pièce permettant d’enfermer des captives? C’est en effet ce que suggère la présence d’une caméra qui filme en permanence cet espace réduit, tandis que des téléviseurs suspendus reproduisent le portrait de Marie/Marietta. Mais dès lors que d’autres femmes apparaissent en cours d’opéra, toutes grimées d’une même robe rouge et arborant un masque semblable, le doute s’insinue. Ne serait-ce pas plutôt le portrait d’un serial killer que nous brosse Anselm Weber?

On pourra cependant en rester à une lecture plus proche du livret, le vaste mur infranchissable symbolisant l’enfermement mental du héros, tandis que le cube cristallise ses pulsions inassouvies. Mais la reprise de cette production a surtout la bonne idée de confier les rôles à de jeunes interprètes, tous très en voix. Acclamé en fin d’opéra, David Pomeroy donne une force de conviction exaltante à son personnage, bien aidé par un timbre superbe et magnifiquement projeté. Le ténor canadien se montre ainsi capable de soutenir la puissance de l’orchestre de Korngold, à l’instar de Björn Bürger et Maria Pantiukhova, tout aussi excellents de leur côté. Seule Sara Jakubiak déçoit dans le rôle de Marietta, manquant de puissance autour d’une voix à l’émission étroite et aux changements de registre trop rudes. Dans la fosse, Björn Huestege exalte les timbres en une direction cursive, sautillante et agile qui n’en oublie pas les passages lyriques pour autant. Une soirée applaudie par un public que l’on avait rarement vu aussi enthousiaste à Francfort, sans doute conquis par une mise en scène fascinante jusque dans ses multiples interprétations.

dimanche 8 novembre 2015

« Une vie pour le tsar » de Mikhaïl Glinka - Harry Kupfer - Opéra de Francfort - 05/11/2015


Evènement phare de ce début de saison à Francfort, la nouvelle production d’Une vie pour le tsar s’avère réjouissante à plus d’un titre. On soulignera tout d’abord l’audace de programmer l’un des deux opéras de Glinka (1804-1857), inexplicablement absents du répertoire en dehors de la Russie, et ce malgré leurs nombreuses qualités. Ce désintérêt s’explique sans doute par le manque de notoriété du compositeur, au catalogue restreint – illustré dans ce domaine par l’échec de son second opéra Rouslan et Ludmilla en 1842, qui viendra clore sa production lyrique. Ces dernières années, seul le festival de Radio France à Montpellier s’était illustré, en 2012, autour d’une soirée manifestement très réussie.

Il est vrai que le premier opéra composé par Glinka en 1836 ne manque pas d’atouts, entre l’imagination mélodique constante de son auteur, le raffinement de son orchestration et l’originalité du rôle confié au chœur, véritable acteur de l’opéra. C’est là l’une des idées forces du livret qui raconte la lutte des russes menacés par les troupes polonaises, autour du sacrifice d’Ivan Soussanine pour sauver le tsar. Glinka alterne habilement emphase du chœur et recueillement quasi a capella, démontrant un art des transitions et des variations d’atmosphère réellement captivant, que ce soit dans les scènes légères des danses polonaises au II ou dans le récit déchirant de Soussanine au moment d’affronter le courroux de ses opposants en fin d’opéra.


Sebastian Weigle se délecte du raffinement de Glinka en allégeant les textures, introduisant un sens de la respiration admirable de clarté, irrésistible dans les scènes de ballet. On regrettera cependant que les passages plus dramatiques conviennent moins à cette optique, les voix paraissant trop en avant et laissées à elles-mêmes. Face à cet orchestre en retrait dans les passages contrastés, le Chœur de l’Opéra de Francfort, et tout particulièrement ses pupitres masculins, manque de caractère pour s’imposer pleinement. Cet accompagnement en dentelle convient mieux à Anton Rositskiy (Bogdane Sabinine), jamais couvert malgré sa faible projection, et qui peut faire ainsi l’étalage de son beau timbre clair. Autre petite voix, Kateryna Kasper (Antonida) obtient une ovation en fin d’opéra pour sa musicalité, sa fraîcheur et la belle rondeur de ses phrasés. Aux côtés de la superlative Katharina Magiera dans le rôle de Vania, John Tomlinson compose un Soussanine minéral, au timbre rêche et sans couleurs, qui convient bien à l’âpreté déchirante de son abnégation, porté par une puissante déclamation.


Harry Kupfer surprend quant à lui par une mise en scène fidèle au drame, fine et précise, proposant une scénographie épurée sans cesse revisitée autour des restes d’un édifice religieux et d’une immense cloche brisée au sol. Les éclairages splendides et les effets vidéo participent de cette réussite visuelle constante, tel ce simple voile reproduisant une saisissante tempête de neige au IV. Quelques clins d’œil savoureux sont aussi mêlés à l’histoire, l’enrichissant malicieusement sans la trahir, Kupfer se rappelant que l’œuvre fut à la fois un instrument de propagande sous le tsar puis sous les communistes. On se délecte ainsi de l’inauguration d’un char devenu monument célébrant l’amitié entre les alliés du bloc soviétique, de la RDA à la Pologne, tandis que la scène finale célèbre ironiquement la démonstration de force d’un régime caricatural.


Un spectacle réussi, en dehors des quelques réserves sus-évoquées, que l’on recommande chaleureusement pour tous ceux qui auront la chance de passer par Francfort en cette fin d’année. Autre spectacle à ne pas manquer avec la reprise attendue de la superbe production de Hansel et Gretel donnée l’an passé. Un seul regret : à quand les surtitres en anglais? Il est temps que «Mainhattan» – cette petite New York, située sur les bords
du Main, qui doit son surnom à son statut de capitale économique de l’Allemagne – se rappelle qu’elle accueille de nombreux non-germanophones tout au long de l’année: un public moins captif, mais qui mérite lui aussi ce confort désormais incontournable.

mercredi 4 novembre 2015

Ouvertures et Concertinos pour violon de Johann Wenzel Kalliwoda - Michael Alexander Willens - Disque CPO


On commence seulement à explorer l’œuvre conséquente du compositeur et violoniste tchèque Jan Kalivoda (Kalliwoda selon la transcription allemande), représentant estimable de la période romantique. Outre quelques quatuors enregistrés il y a dix ans (La dolce volta), le disque s’est principalement intéressé à son répertoire symphonique, notablement exploré par CPO autour de deux disques consacrés à ses Deuxième, Quatrième, Cinquième et Septième Symphonies.

Place cette fois à deux de ses huit Concertinos pour violon – sorte de petits concertos aux mouvements enchaînés dont Kalivoda (1801-1866) s’est fait l’expert pour différents instruments – ainsi qu’à trois de ses vingt-quatre Ouvertures. Il est à noter que le livret comporte une erreur: ce sont bien les Premier et Septième Concertinos qui sont ici enregistrés aux côtés des Troisième, Septième et Dixième Ouvertures. Ces dernières apparaissent intéressantes par leur force de caractère, qualité malheureusement manquante aux concertinos, peu inspirés au niveau mélodique et assez déstructurés.


Il est vrai que l’interprétation assez prévisible d’Ariadne Daskalakis n’arrange rien, autour d’un son trop étriqué pour réellement nous emporter. Il faudra donc découvrir en priorité les disques consacrés au répertoire symphonique, principalement le bel enregistrement d’Andreas Spering (CPO, 2005) sur instruments anciens (comme ici).

mardi 3 novembre 2015

Ouverture de fête et Symphonie de Leopold Damrosch - Christopher Russell - Disque Toccata Classics



Dans la famille Damrosch, on connait surtout le fils Walter (1862-1950), célèbre chef d’orchestre durant la première moitié du XXe siècle – créateur du Concerto en fa et d’Un Américain à Paris de Gershwin. Son père Leopold (1832-1885) était un chef tout aussi renommé, recueillant l’amitié et l’estime de Liszt, qui lui dédia son poème symphonique Tasso, Lamento e Trionfo, mais également de Clara Schumann ou de Wagner. C’est précisément le maître de Bayreuth qui inspira les compositions méconnues de Damrosh, particulièrement les deux œuvres gravées ici, que ce soit son Ouverture de fête (1871) et son unique Symphonie (1878). Ouvrage de grande ampleur, cette symphonie ne fut jamais jouée ou publiée du vivant de son auteur, et il aura fallu attendre sa redécouverte en 2005 pour que le présent disque puisse voir le jour. Ce premier enregistrement mondial a été réalisé en début d’année par le méconnu Orchestre symphonique de l’université d’Azusa, située dans la banlieue de Los Angeles.

Il ne faudra pas s’attendre à des miracles techniques – notamment une captation un rien lointaine – concernant cet enregistrement qui s’adresse aux mélomanes les plus curieux, tant la formation atteint en de nombreux endroits ses limites, que ce soient les cordes ou le pupitre très sollicité de cors. Néanmoins, la direction assurée de Christopher Russell donne le meilleur de cet ensemble, permettant d’avoir une bonne première approche de ces œuvres. Même si l’on pourra déplorer une construction maladroite (mouvements très inégaux en durée) et un tempérament trop mélodramatique dans le vaste et inégal mouvement lent Quasi Marcia: solenne, la symphonie se montre inspirée, annonçant parfois le sens du coloris orchestral de Rachmaninov.


Mais c’est peut-être l’ouverture qui convainc plus encore par son unité et une belle emphase aux cuivres bien soutenus par les cordes, rappelant ici celle des Maîtres chanteurs de Wagner. En complément, une dispensable adaptation (1875) de Schubert permet de découvrir ce qui fut longtemps le seul succès accordé à un chef resté peu connu en tant que compositeur.