Présenté pour la première fois dans sa version intégrale au Rossini Opera Festival de Pesaro en 2000, puis repris en 2017, Le Siège de Corinthe fait son retour dans la ville natale de Gioacchino Rossini : pour fêter le bicentenaire de la création, une nouvelle production est confiée cette année à Davide Livermore, qui s’interroge sur les illusions du patriotisme et les méfaits de la guerre, autour d’un plateau vocal de toute beauté.
Quoi de plus passionnant que de pouvoir comparer l’évolution stylistique de Rossini sur deux soirées consécutives dédiées à des partitions que tout oppose ? Entre la farce en un acte L’occasione fa il ladro (1812) et la tragédie lyrique en trois actes Le Siège de Corinthe (1826), on pourrait croire que des compositeurs différents sont à la manoeuvre. Il n’en est pourtant rien, et c’est bien là la preuve du génie rossinien que de nous éblouir dans le brio irrésistible de ses crescendi pétillants, puis de dévoiler un art dramatique grandiose et non moins accompli, tout en se pliant au goût français pour l’occasion. Le Siège de Corinthe a en effet été adapté d’un précédent opéra écrit en italien, Mahomet II (1820), qui n’avait pas rencontré le succès à la création à Naples. C’est peut-être la raison pour laquelle Rossini a eu envie de le remettre sur le métier, en le faisant traduire dans la langue de Molière, puis en composant plusieurs passages originaux, notamment pour le ballet et pour une grande partie du 3e acte.
Si l’ouvrage montre quelques raideurs dans les verticalités des
actes extérieurs, il le doit avant tout à son livret particulièrement
belliqueux, qui raconte les suites de l’affrontement contre l’agresseur
turc, après la chute de l’empire byzantin. Etonnamment réduit sur la
durée, le drame amoureux impossible entre tenants des camps opposés se
concentre surtout au 2e acte, laissant entrevoir quelques parenthèses
apaisées, parmi les plus réussies. Déjà problématique dans les années
1820, l’opéra s’inscrit dans le souvenir très vif de la guerre
d’indépendance grecque, alors en cours, et réactive l’opposition
manichéenne entre chrétiens et musulmans. On mesure toute la difficulté
de représenter un tel ouvrage de nos jours, avec un ennemi aussi
clairement désigné du doigt, surtout dans un contexte où certains
cherchent à imposer l’idée d’un affrontement de civilisation entre
Occident et Orient, aux conséquences mortifères.
La mise en scène a donc une responsabilité évidente, afin
d’éviter de reconduire le message passéiste d’un « péril héréditaire »,
incarné par l’envahisseur musulman. Pour pallier cet écueil, Davide Livermore choisit de montrer une vision idéalisée de la Grèce antique, à travers des vidéos omniprésentes au kitsch
assumé, mais dont la naïveté même participe au propos. Temples
immaculés, paysages paradisiaques, mer azurée : toute une civilisation
se trouve ainsi érigée en objet de contemplation, comme si l’humanité
avait toujours su identifier ce qu’elle avait de plus beau, sans jamais
parvenir à le préserver. Le paradoxe du Siège de Corinthe est bien là :
pour garder leur morale sauve, les Grecs sont prêts à tout sacrifier,
jusqu’à refuser la seule issue permettant d’éviter la guerre,
c’est-à-dire le mariage entre Mahomet II et Pamyra.
Les images contemporaines qui envahissent progressivement le
plateau, jusqu’aux déchets à l’arrière-scène, prennent dès lors une
signification moins univoque qu’une simple dénonciation de la barbarie
humaine. Elles évoquent l’avenir incertain d’une civilisation qui a
atteint son zénith, à rebours de l’illusion d’un progrès éternel,
professée par un oracle mensonger (« la patrie reverra ses beaux jours
»). La mise en scène touche aussi à notre fascination pour les ruines,
notre empressement à exhumer et à documenter les vestiges des
civilisations disparues, comme si l’archéologie pouvait réparer ce que
l’histoire a détruit. Livermore tend au spectateur un miroir assez cruel
: pourquoi sommes-nous capables de déployer des trésors d’ingéniosité
pour exhumer ou piller les fragments du passé, quand cette même énergie
pourrait être consacrée à préserver l’homme des destructions et des
massacres qui les accompagnent ? On notera toutefois une certaine
redondance dans la mise en scène, au fil des trois actes, comme si
Livermore voulait appuyer son propos jusquà lui donner une parfaite
lisibilité : celui d’une nécessaire concorde entre les humains.
Pour porter ce drame flamboyant, Pesaro parvient à réunir un
plateau vocal de haute volée, particulièrement à l’aise dans la
prononciation du français, ce qui est d’autant plus remarquable qu’aucun
francophone ne figure dans la distribution. Maxim Mironov
(Néoclès) s’impose dans un rôle exposé, où sa voix blanche et sa
projection modeste sont compensées par une tenue de ligne d’une
souplesse exemplaire, au raffinement toujours en phase avec le style
déclamatoire de la tragédie lyrique. On aime aussi la technique vocale
superlative d’Adrian Sâmpetrean (Mahomet II), qui allie force et sensibilité pour tenter de convaincre la versatile Pamyra. C’est précisément dans ce rôle que Vasilisa Berzhanskaya
brûle les planches, en recueillant des applaudissements nourris,
amplement mérités, en fin de représentation. La chanteuse russe montre
un instrument ample sur toute la tessiture, aux couleurs superbes, sans
parler de ses accents tranchants, impressionnants dans les scènes
tragiques. Seules les vocalises se montrent plus timides, à l’instar de
la diction précipitée dans les accélérations. A ses côtés, Matteo Roma donne à son Cléomène une présence vocale solide, à l’émission franche, tandis que Simón Orfila s’impose par son autorité solaire, parfaitement projetée, lors de son air brillant en fin de soirée.
Enfin, Carlo Rizzi empoigne ses troupes avec des tempi
vifs, insufflant beaucoup de vigueur au drame. Il sait aussi s’apaiser
dans les parties mesurées pour laisser s’exprimer la musicalité des
timbres de l’Orchestre du Teatro Comunale de Bologne, très investi tout au long du spectacle.


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