vendredi 27 novembre 2015

Symphonies n° 1 et n° 5 de Kurt Atterberg - Neeme Järvi - Disque Chandos


Après les deux volumes parus en 2013 et 2014, Neeme Järvi signe un troisième disque consacré à l’intégrale en cours des symphonies de Kurt Atterberg (1887-1974). Il restera donc à graver les Troisième, Septième et Neuvième Symphonies – cette dernière faisant appel à un chœur et des solistes, à l’instar d’une autre Neuvième bien connue. Place pour l’heure à la toute première symphonie du Suédois, composée en 1911 et révisée en 1913 alors qu’il était encore étudiant. Si quelques échos à Sibelius se font entendre, Atterberg s’en distingue en marquant les esprits par son fort tempérament, audible dans les forces viriles concentrées autour d’une orchestration éloquente, aux cuivres rutilants. L’Adagio manifeste un lyrisme débordant, bien vite contrasté par le bel élan des bois sautillants et nerveux du Presto qui suit. Plus inégal, le dernier mouvement montre davantage les muscles, se rapprochant du pompiérisme associé à certaines musiques de film.

Composée entre 1917 et 1922, la Cinquième Symphonie a été révisée en 1947 – essentiellement dans son finale. C’est en cette dernière version que l’on découvre une œuvre toujours bien cuivrée en introduction, avant qu’Atterberg ne s’apaise en trouvant des climats évocateurs et lyriques, à la manière de son contemporain Leevi Madetoja (un élève de Sibelius) mais sans la veine mélodique de ce dernier. Il n’en reste pas moins que le tempérament généreux d’Atterberg, un rien premier degré, fait souvent mouche, y compris dans l’étonnant Lento, aussi statique que mélancolique. Le troisième et dernier mouvement de cette symphonie assez brève (26 minutes environ) permet de retrouver l’élan du Suédois autour d’une sorte de danse macabre, curieusement achevée dans l’apaisement.


Comme à l’habitude, la direction de Neeme Järvi est cursive, avançant sans se poser de questions. A la tête d’un superlatif Orchestre symphonique de Göteborg, il insuffle une belle énergie à ce disque qui s’adresse avant tout aux amateurs avides de raretés symphoniques stimulantes.

mercredi 18 novembre 2015

Intégrale des symphonies de Théodore Gouvy - Jacques Mercier - Disque CPO

Parus entre 2009 et 2013, les différents disques de l’intégrale des neuf Symphonies de Théodore Gouvy (1819-1898) viennent d’être opportunément réunis par cpo en un unique coffret. Une initiative à saluer, tant ce compositeur méconnu mérite l’intérêt. Né dans l’actuelle Sarrebruck redevenue allemande suite au traité de Vienne en 1815, Gouvy fut ainsi Prussien de naissance, alors que ses frères aînés avaient la nationalité française. Ayant fait toute sa scolarité en des institutions francophones, il n’en maîtrisait pas moins parfaitement la langue de Goethe, ce qui explique ses doubles réseaux de part et d’autre du Rhin. A son grand regret, Gouvy obtint moins de succès à Paris qu’à Leipzig, où sa musique assez conservatrice perpétua la tradition autour des deux grandes figures de Beethoven et Mendelssohn. Ce sont en effet ces deux compositeurs qui inspirent les quatre symphonies de la première période de Gouvy, toutes composées entre 1845 et 1856. Un beau tempérament parcourt la Première (1845), joyeuse, sautillante et aérienne: peut-être l’œuvre globalement la plus réussie de Gouvy. La Deuxième (1850) s’avère plus anecdotique autour d’une suite de variations plaisamment entrecroisées, tandis que la Troisième (1852) retrouve l’élan de la Première (rappelant Schumann mais sans son inspiration mélodique) avec un finale original, déchaîné et enthousiasmant. La Quatrième (1856) vient conclure ce cycle en s’inspirant du caractère péremptoire de Beethoven en son Scherzo notamment, avant un Larghetto plus méditatif.

La seconde manière de Gouvy est caractérisée par une perte de confiance suite au constat répété d’une impossibilité à s’imposer à Paris avec ses premiers ouvrages. Suite à une réception fraîche, la Cinquième Symphonie (1865) est ainsi remaniée trois ans plus tard avec deux mouvements entièrement réécrits. Le début festif, sans enjeux, est suivi d’un très beau Larghetto, mélodique et inspiré, avant que le finale rigolard et espiègle ne vienne conclure cette œuvre inégale. Gouvy choisit ensuite de ne pas donner le titre de symphonie aux trois œuvres suivantes (ou de ne pas les numéroter dans le corpus des six qui ont eu cet honneur), alors qu’elles en ont tout à fait l’ampleur. Ainsi de la Symphonie brève (1873), moins cuivrée, qui comporte à nouveau une suite de variations, ponctuée d’un Rondo, en un esprit léger et dansant. A cette œuvre mineure, on préfèrera la Fantaisie symphonique (1881), qui s’éloigne de la rythmique beethovénienne pour s’inspirer d’une respiration plus wagnérienne, l’introduction sombre et majestueuse marquant d’emblée le ton. On note aussi une orchestration plus variée, le rôle des vents et des cuivres minorant sensiblement celui des cordes. Changement d’atmosphère avec la Sinfonietta (1885), plus proche de Dvorák par l’élan joyeux et mélodique, dont on retient surtout un bouillant Scherzo à l’humour sautillant. Gouvy conclut sa carrière dans le domaine symphonique avec une ultime symphonie numérotée, la Sixième (1889, remaniée en 1892). Cette œuvre à l’esprit plus chambriste, moins inspirée, n’apparaît pas d’une écoute prioritaire.


On se concentrera donc davantage sur les premières symphonies, ainsi que sur la fougueuse Fantaisie symphonique, toutes bénéficiant du geste lyrique et équilibré de Jacques Mercier, à la tête de la Deutsche Radio Philharmonie, une bonne formation résultant de la fusion des orchestres de Sarrebruck et Kaiserslautern.

samedi 14 novembre 2015

Concertos pour piano de Henning Mankell et Gösta Nystroem - Anna Christensson - Disque Capriccio

Capriccio nous convie à la découverte de deux figures méconnues tout droit venues de Suède. Gösta Nystroem (1890-1966) est sans doute celui dont le nom pourra faire écho aux amateurs de Stravinski et Honegger, lui qui fut fortement influencé par ces deux maîtres lors de ses douze années passés en France, de 1920 à 1932. On retrouve ici une œuvre beaucoup plus tardive, son unique concerto pour piano, composé en 1958, alors que le compositeur est désormais installé à Göteborg. Réputé novateur en son pays mais conservateur ailleurs, Nystroem y fait preuve d’un sens admirable de la rythmique, parsemé de légères dissonances, tandis que les cordes tissent un arrière-plan arachnéen et inquiétant dans le premier mouvement – le piano nerveux montrant quant à lui une agilité toute verticale. Beaucoup plus mélodique, l’Adagio emprunte un chemin mystérieux et sinueux, sombre en son début, puis suivi d’un épisode central plus dramatique. Nystroem retrouve une rythmique féline dans le finale, où une sorte de danse morbide vient s’intercaler avant d’être balayée par la fougue du piano.

L’interprétation d’Anna Christensson au piano apparaît constamment équilibrée entre respect des nuances et agilité, bien soutenu par un chef attentif. Il en va de même dans l’autre œuvre gravée sur ce disque, beaucoup plus précoce. Composé en 1917, le Concerto pour piano de Henning Mankell (1868-1930, à ne pas confondre avec l’auteur de romans policiers contemporain) rappelle immédiatement ceux de Liszt et Grieg, se montrant très inspiré au niveau mélodique. Avec la raréfaction de l’accompagnement en certains passages du premier mouvement, Mankell semble suspendre le temps autour de petites touches légères et graciles au piano, à l’effet magnétique sur l’auditeur. L’Adagio laisse ensuite entrevoir des bois élégants, doux et sensibles, nous embarquant en une ambiance enveloppante et évocatrice. Assurément, quelques échos à Sibelius peuvent ici se laisser entrevoir, tandis que le finale déçoit en revanche par quelques maladresses au niveau de l’orchestration. L’élan lyrique de Mankell apparaît néanmoins assez séduisant pour compenser ces faiblesses techniques.


On notera pour conclure qu’un disque consacré aux œuvres pour piano solo de Henning Mankell était paru chez Phoenix Edition en 2009, déjà avec Anna Christensson, manifestement inspirée par l’univers délicat de son compatriote méconnu.

jeudi 12 novembre 2015

« Le Prophète » de Giacomo Meyerbeer - Tobias Kratzer - Opéra de Karlsruhe - 08/11/2015


Parmi les compositeurs les plus célébrés en son temps, Giacomo Meyerbeer fait aujourd’hui figure d’énigme, ses grands succès ne faisant que de sporadiques réapparitions au gré de l’intérêt de célèbres metteurs en scène et chanteurs: ainsi d’Olivier Py à Bruxelles en 2011, de Laurent Pelly à Londres en 2012, ou plus récemment de Roberto Alagna à Berlin. Si ces initiatives isolées ne permettent pas à Meyerbeer de s’ancrer au répertoire, cela tient à sa réputation tenace de pompiérisme et de facilité, mais aussi du faste réputé coûteux demandé par le grand opéra à la française. C’est en effet à Paris, après ses réussites italiennes, que Meyerbeer obtint la consécration avec seulement trois opéras: Robert le Diable (1831), Les Huguenots (1836) et Le Prophète (composé en 1841 mais seulement créé en 1849).

L’initiative d’une nouvelle production à Karlsruhe, autour du dernier grand succès parisien de Meyerbeer, est donc à saluer vivement, et ce d’autant plus qu’elle ne bénéficie pas de la locomotive d’un grand nom. Il n’était cependant pas question de confier à un débutant la mise en scène d’une œuvre aussi exigeante, ce qui explique le choix de Tobias Kratzer (né en 1980) et ses quelque dix ans d’expérience dans le domaine de l’opéra. En s’appuyant sur un ingénieux décor (unique pendant toute la représentation) à face double, le Bavarois propose une audacieuse transposition autour du contexte spécifique lié aux tensions urbaines en France. Alors que les voyous font la loi, le Comte Oberthal prends les habits du caïd local de mèche avec la police, tandis que se succèdent des scènes de vol en bande organisée, de viol par les policiers, ou la vente de Charlie Hebdo: Kratzer ne recule devant rien pour brosser un portrait apocalyptique – un rien caricatural mais sans doute représentatif d’une certaine vision Outre-Rhin – des banlieues françaises. Pour autant, sa transposition fonctionne bien, nous embarquant dans l’agitation d’une génération en perte de repères, prête à tomber dans les bras faussement accueillants d’un «prophète» autoproclamé. La fable n’en serait que plaisante si elle ne raisonnait pas autant avec la triste réalité de ces nombreux Français sensibles aux sirènes protéiformes du radicalisme.


Kratzer sait aussi ajouter quelques pointes d’humour bienvenues à sa mise en scène, du célèbre ballet des patineurs transformé en savoureuse performance hip-hop à l’éloquente scène finale de l’acte III où les fidèles reprennent courage grâce au prophète – la transposition nous montrant la réalisation maladroite et rocambolesque d’une allocution télévisée dans les conditions du direct, avec d’irrésistibles incrustations kitsch au moyen de la vidéo. Pas question cependant de tomber dans la pochade, le sérieux étant rapidement retrouvé dès lors que l’impact dramatique le nécessite. Ainsi de la scène saisissante où Berthe se suicide dans le parking souterrain, avant que l’ultime tableau ne nous emmène dans la fureur de la foule (excellente direction d’acteurs à cet égard) et du sacrifice spectaculaire du héros.


Le plateau vocal est dominée sans conteste par ses interprètes féminines, au premier rang desquelles l’incandescente Fidès d’Ewa Wolak, qui reçoit une ovation amplement méritée à l’issue de la représentation. Un tempérament généreux, magnifiquement incarné, qui bénéficie d’un timbre superbe de rondeur et de graves gorgés de soleil. Il ne faudra certes pas essayer de chercher à comprendre son français, souvent approximatif, même si ses différents acolytes ne se montrent pas davantage inspirés de ce point de vue. A ses côtés, Ina Schlingensiepen (Berthe) impose sa petite voix à la musicalité admirable et d’une fraîcheur irrésistible. Seul Marc Heller (Jean) vient gâcher la fête, recevant quelques huées – méritées – en fin de soirée. Bon interprète, il n’a manifestement pas l’étendue vocale suffisante pour affronter son rôle, gêné par un léger vibrato et un aigu resserré, presque étranglé. Fort heureusement, la fosse vient en partie compenser ce choix malheureux, proposant une variété de climats aussi à l’aise dans les verticalités dignes d’un Berlioz que dans les passages plus apaisés, apportant à ce spectacle réussi une direction fine et variée du plus bel effet.

mercredi 11 novembre 2015

Oeuvres pour clarinette de Samuel Coleridge-Taylor, Arthur Somervell et Richard Henry Walthew - Quatuor de Leipzig - Disque CPO


C’est à un superbe panorama de la musique de chambre anglaise pour clarinette que nous convie ce nouveau disque enregistré par Stephan Siegenthaler et le Quatuor de Leipzig (formé en 1988 par trois chefs de pupitre du célèbre Gewandhaus), cette fois chez CPO. La formation allemande a gravé en effet de nombreuses galettes principalement pour Mdg, avec quelques rares exceptions – Capriccio notamment. Nous voici plongés au tournant des XIXe et XXe siècles autour de trois compositeurs qui ont la particularité d’avoir été influencés par les figures de Charles Villiers Stanford et Hubert Parry, tous deux admirateurs de Brahms et son Quintette avec clarinette (1891).

Pour autant, les œuvres réunies ici vont beaucoup plus loin que Brahms, particulièrement Arthur Somervell (1863-1937) et son Quintette aux allures de concerto, qui nous embarque d’emblée dans une ambiance sombre et envoûtante, mélodiquement irrésistible. Ces premières mesures rappellent le Schubert du Quatuor «La Jeune Fille et la Mort» avant que l’Intermezzo ne varie subtilement les atmosphères, mêlant sensibilité et espièglerie... en un surprenant rythme de danse. Toujours inspiré, Somervell passe ensuite de la mélancolie de l’Adagio à l’extraversion du Finale, concluant cette œuvre superbe – à écouter en priorité. Il faut dire que les membres du Quatuor de Leipzig n’ont pas leur pareil pour exalter la beauté de timbres parfaitement individualisés, en une lisibilité qui ne tombe jamais dans le détail superflu, tout en se répondant en une expressivité admirable avec la clarinette raffinée de Stephan Siegenthaler.


Ces mêmes qualités se retrouvent dans le Quintette de Samuel Coleridge-Taylor (1875-1912), plus proche de Dvorák par sa rythmique bondissante et ses mélodies enjouées, tandis que le beau mouvement lent montre un compositeur (trop tôt disparu à 37 ans) plus apaisé, prenant le temps de s’exprimer harmonieusement. La dernière œuvre gravée sur ce disque, plus tardive (1917), révèle un Richard Walthew (1872-1951) concentré et introspectif en son bref Quintette aux trois mouvements enchaînés. De quoi conclure ce disque chaleureusement recommandé, magnifié par le jeu éloquent du Quatuor de Leipzig.