Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’un des plus parfaits chefs d’oeuvre de Britten, Billy Budd (1951, révisé en 1964), n’avait jamais été donné dans la capitale des Gaules, et ce alors même que le compositeur britannique y a souvent été à l’honneur, particulièrement lors d’un festival dédié en 2014 ou encore l’an passé avec le bien connu Peter Grimes. L’inspiration de Britten se tourne une fois encore vers l’univers marin, avec ce livret adapté de la nouvelle éponyme d’Herman Melville, dont la particularité audacieuse est de ne comporter que des rôles masculins : cela en fait le miroir inversé d’un autre opéra contemporain, Dialogues des Carmélites (1957), où les femmes sont omniprésentes.
Le récit suit le destin tourmenté de Vere, capitaine de navire britannique à la fin du XVIIIème siècle, hanté par son incapacité à sauver le jeune Billy Budd d’une condamnation à mort. Enrôlé de force, ce dernier trouve finalement son épanouissement dans cette micro-société, où sa beauté lui attire des amitiés, autant qu’elle fait remonter des désirs refoulés et dangereux, notamment chez le brutal Claggart et, dans une moindre mesure, chez l’esthète Vere. Les librettistes (dont le romancier E. M. Forster) dénoncent ainsi les conséquences sordides d’esprits corsetés et effrayés par le tabou de l’homosexualité.
La mise en scène de Richard Brunel choisit de mettre au centre de l’attention les remords du capitaine Vere, en imaginant trois hommes muets autour de lui, agissant comme une sorte de conscience morale intérieure : devoir et autocontrainte interdisent toute possibilité de sauver le naïf Billy, meurtrier involontaire et chantre imprudent d’un vent de liberté venu de la Révolution française. La transposition du récit en une époque plus proche de la nôtre souligne la promiscuité fatale entre les hommes, tous placés sous le regard des autres : la construction à vue du bateau, magnifiée par des éclairages virtuoses, enferme les interprètes dans des structures métalliques dépourvues de toute intimité. Incapable de s’affranchir du jugement moral de ses semblables, Claggart s’ingénie à détruire au plus vite l’incarnation de son trouble, tandis que Vere préfère l’évitement, en se réfugiant dans la sublimation. Si les costumes n’aident pas à différencier les nombreux personnages au début, la mise en perspective sans cesse renouvelée des éléments de décors permet peu à peu de distinguer les hiérarchies à l’œuvre.
A cette lecture d’une profonde intelligence psychologique répond un plateau vocal d’une homogénéité aussi remarquable que bienvenue. Dans le rôle-titre, la force juvénile de Sean Michael Plumb séduit d’emblée par une voix ample, bien articulée et portée par un timbre solaire. Seule la méditation finale, en prison, laisse entrevoir d’infimes réserves, empêchant de nous emporter plus loin encore dans ce moment irréel, entre fatalité et acceptation paisible d’une injustice. Paul Appleby n’est pas en reste pour faire valoir la noblesse des sentiments qui l’habitent, trouvant toujours le ton juste pour suggérer le tempérament faible et la détestation de l’autorité de Vere. A ses côtés, Derek Welton campe un Claggart poisseux à souhait, au verbe qui claque comme des coups rudes et abrupts. Autour d’un Choeur de l’Opéra national de Lyon très bien préparé par Benedict Kearns, le chef britannique Finnegan Downie Dear (né en 1994) signe des débuts remarqués, en relevant le défi d’une exacerbation des somptueuses couleurs entremêlées par la partition, tout en maintenant une conduite du discours musical finement ciselée. Assurément un chef à suivre, qui contribue pleinement à la réussite de la soirée.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire