Un peu moins d’un an après la résurgence du Roi d’Ys au disque par les équipes du Palazzetto Bru Zane, enregistré dans la foulée de la version de concert donnée à Budapest,
le chef d’oeuvre lyrique d’Edouard Lalo (1823-1892) fait son retour
dans une mouture scénique, avec un plateau vocal renouvelé. C’est là une
initiative heureuse, tant cet opéra impressionne par ses qualités
dramatiques hautes en couleurs, audibles dès l’ouverture très
développée, qui réunit toutes les inspirations mélodiques en un
maelström sonore digne de son sujet. Auréolé de son premier succès en
1874, avec la Symphonie espagnole, Lalo entreprend ensuite la
composition du Roi d’Ys, un vaste opéra en cinq actes. Refusé à Paris
comme à Bruxelles, l’ouvrage attend 1888 pour bénéficier de sa création à
l’Opéra-Comique, grâce à une révision drastique en trois actes. Si
l’ébauche initiale n’a malheureusement pas été conservée, l’ultime
mouture fait toujours forte impression par sa capacité à enchaîner les
péripéties sans temps morts, tout en alternant parties spectaculaires,
proches de l’emphase wagnérienne, avec des passages d’un raffinement
inouïs.
Manifestement en grande forme, Olivier Py
se saisit de ce drame flamboyant, adapté d’une légende bretonne, pour
en embrasser toutes les ténébreuses imbrications : l’agitation sur le
plateau, visible dès l’ouverture, montre tous les événements guerriers
qui précèdent l’action, tout en annonçant l’issue fatale par la présence
incongrue d’un scaphandrier. L’enchaînement virtuose de courtes
saynètes suit ensuite le récit fidèlement, tout en bénéficiant de
nombreuses ressources techniques (plateau tournant ou décors revisités à
vue) et visuelles (en un éloge fascinant du noir, à la manière de
Pierre Soulages), propres à l’imaginaire de Pierre-André Weitz.
L’habituel partenaire d’Olivier Py n’en oublie pas d’ajouter quelques
sous-textes pour figurer l’action, du décor industriel (en hommage à la
ville de Douarnenez) aux visions poétiques d’un paquebot en partance. La
direction d’acteur, comme toujours virevoltante chez Py, tire parti de
quelques belles trouvailles, aussi bien la vision aux relents
fantastiques de Saint-Corentin, transformée en scène de folie au II, que
le chœur folklorique au début du III, animé comme un enterrement de vie
de garçons. Déjà présente comme une menace au début, la mer reprend
finalement ses droits pour conclure l’ouvrage dans les écueils tragiques
attendus. Au sommet de son art, le couple Py/Weitz impressionne par la
simplicité de son idée, d’une astucieuse économie de moyens : le flot
mouvant et hypnotique de plaques de tôle couronne la tragédie d’une
conclusion à sa mesure, sans ostentation. De quoi donner toutes ses
lettres de noblesse à ce déchainement des passions individuelles, à bien
des égards bouleversant, qui rappelle combien l’Homme est souvent
l’artisan de son propre malheur, de l’impuissance face au déchaînement
imperturbable des éléments à la répétition obsessionnelle des conflits
armés.
Face à ce travail magistral, le jeune Samy Rachid
(né en 1993) captive tout autant dans la fosse pour sa première
production scénique, à juste titre particulièrement applaudi en fin de
représentation par les instrumentistes. On reste admiratif du choix de
l’ancien violoncelliste d’abandonner la célébrité internationale
rencontrée avec ses partenaires du Quatuor Arod (entre 2013 et 2021)
pour embrasser une nouvelle carrière. C’est précisément l’Opéra national
du Rhin, concomitamment avec le festival de Verbier, qui l’a nommé chef
assistant, avant de le laisser poursuivre à l’Orchestre symphonique de
Boston, auprès d’Andris Nelsons. Dès les premières mesures de
l’Ouverture, Samy Rachid émerveille par sa capacité à sculpter les
phrasés, à la respiration harmonieuse dans les passages apaisés, avant
de s’enflammer dans les parties plus verticales. Il fallait certainement
un chef de cette trempe pour rendre justice aux envolées dantesques de
Lalo, parfois abruptes et péremptoires, particulièrement aux cuivres.
Rachid n’en oublie jamais de mettre en valeur chaque nuance, d’une
infinie sensibilité et toujours en lien avec la continuité de l’action.
Autour d’un choeur très bien préparé pour l’occasion, le plateau vocal ravit par sa parfaite homogénéité. Anaïk Morel (Margared)
se saisit de son rôle ténébreux avec un aplomb à l’autorité naturelle,
tout en laissant entrevoir quelques failles dans la scène de folie
précitée, puis dans les hésitations finales. Si le haut de la tessiture
laisse entrevoir un léger recours au vibrato, toute la ligne jouit de
couleurs splendides, à même de donner beaucoup de vérité à son
personnage. A ses côtés, le chant raffiné de Lauranne Oliva (Rozenn) emporte l’adhésion, même s’il manque parfois de puissance dans les ensembles. Outre le solide Roi d’Ys de Patrick Bolleire, Jean-Kristof Bouton incarne un Karnac sonore et vibrant, admirable dans la diction. Si l’instrument est plus modeste en comparaison, Julien Henric
(Mylio) a pour lui l’élégance des phrasés et la capacité à nuancer. Des
atouts décisifs pour une soirée en tout point réussie, qui démontre que
l’audace de la programmation de l’ONR a encore visé juste. En un mot :
bravo !
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