lundi 4 avril 2016

« Antoine et Cléopâtre » de Florent Schmitt - JoAnn Falletta - Disque Naxos

Plusieurs fois salués, les nombreux enregistrements de JoAnn Falletta chez Naxos (consacrés par exemple à Holst en 2012 ou à Paine l’an passé) ont tous bénéficié du geste lyrique et coloré d’une baguette véritablement inspirée, que l’on retrouve avec bonheur dans ce nouveau disque entièrement dédié à Florent Schmitt (1870-1958). Curieusement, le très prolifique compositeur français ne reste aujourd’hui connu que pour une poignée d’œuvres, La Tragédie de Salomé, Salammbô et son Psaume XLVII en tête, alors que tant d’autres merveilles attendent encore.

Ainsi des deux Suites tirées de la musique de scène d’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, montée à l’Opéra Garnier en 1920 sous la forme d’un ballet avec Ida Rubinstein, où l’on se délecte de la sensualité orientalisante obsédante de l’ancien élève de Massenet et Fauré. C’est particulièrement notable dans cette œuvre attachante, d’une transparence diaphane dont s’empare Falletta avec un sens de la respiration harmonieux et serein. Autour de ce raffinement orchestral inouï qui évoque Ravel ou Rimski-Korsakov, le geste de l’Américaine apporte beaucoup de souplesse et d’équilibre, et ce même lorsque Schmitt ose des interventions plus cuivrées pour évoquer le Camp de Pompée dans la Première Suite. Portée par une attention constante aux variations d’atmosphère, l’inspiration du maître semble ne jamais faiblir dans le jeu des oppositions entre évocations rêveuses et agitations plus verticales et luxuriantes.


Dommage que la pièce ici gravée en complément, Le Palais hanté, apparaisse plus convenue en comparaison. Composée en 1904 d’après l’œuvre de Poe adaptée par Mallarmé, elle tire son inspiration littéraire du symbolisme, tout en se situant davantage du côté de l’impressionnisme au niveau musical. Mais ne serait-ce que pour la très belle version des deux Suites d’Antoine et Cléopâtre, ce disque constitue une aubaine pour ceux qui n’auraient pas fait l’achat de l’autre version moderne gravée par Jacques Mercier en 2008, pour Timpani.

samedi 2 avril 2016

« A Midsummer Night’s Dream » de Benjamin Britten - Cinéma Le Balzac - Robert Carsen - 31/03/2016

Il est des spectacles qui vous marquent pour une vie. Ainsi du Songe d’une nuit d’été de Britten créé par le jeune Robert Carsen en 1991 à Aix-en-Provence, véritable coup de tonnerre de féerie et de poésie dans le ciel d’azur du festival. Du jour au lendemain, tout juste deux ans après son tout premier succès européen à Genève avec Mefistofele, le Canadien allait se faire un nom avec une production qui allait faire le tour du monde comme une véritable traînée de poudre. De retour dans les mêmes lieux vingt-quatre ans plus tard, ce spectacle intemporel émerveille toujours autant par sa perfection esthétique doublée d’une compréhension de l’action aussi juste qu’éclairante.


Carsen conçoit la forêt, lieu de l’action initiale, comme la symbolique du bourgeonnement du désir et de l’appétit de vie qui meuvent les protagonistes, tous occupés par les enjeux amoureux. Dès lors, la forêt se retrouve réduite à un immense lit qui se démultiplie au II en autant de nids douillets capables d’accueillir les différents couples – tour de force minimaliste dont seules les couleurs (vert pour les lits, bleu pour le ciel) évoquent la lointaine forêt. Déjà, on retrouve le goût de Carsen pour la stylisation de chaque élément de décor, jusqu’aux costumes, dans le moindre détail. Les chorégraphies millimétrées participent elles aussi de ce travail d’orfèvre qui ne se limite pas à ces seules qualités visuelles. A cette scénographie qui joue l’abstraction, Carsen oppose ainsi une direction d’acteur plus réaliste que jamais, nous ramenant à une peinture sociale digne de Dickens en ce qui concerne les interventions gaillarde et hilarante de Puck ou de la troupe de théâtre amateur.


Si le premier acte se montre un rien en retrait en raison d’une action trop statique, les deux suivants se situent à un niveau de qualité exceptionnel dont s’empare Carsen en évitant tout élitisme, en un spectacle toujours accessible sans être complaisant, qui vaut d’être vu dans son entier pour en saisir toute l’intelligence. On doit aussi le bonheur d’une soirée en tout point réussi à une distribution d’une admirable homogénéité, réunissant des qualités vocales aussi bien qu’interprétatives. Cette double exigence s’avère essentielle dans un opéra comme celui-ci, si proche de l’original de Shakespeare. On citera l’incarnation vibrante de Sandrine Piau ou le désopilant Puck de Miltos Yerolemou, tandis que Lawrence Zazzo émerveille par sa diction idéale de souplesse, seulement gêné par quelques difficultés de projection dans les ensembles. On pourrait aussi noter un chœur d’enfants un rien trop timide dans ses interventions: ce ne sont là que d’infimes détails pour une réussite globale à laquelle n’est pas étrangère le geste lyrique et enthousiaste de Kasushi Ono, spécialiste de Britten (voir, par exemple, à l’occasion du festival organisé à Lyon en 2014).

Le cinéma Le Balzac va poursuivre tout au long du mois d’avril l’hommage rendu au festival d’Aix-en-Provence avec nombre de productions anciennes exhumées par l’INA (Mozart et Rossini à l’honneur), mais aussi plusieurs spectacles récents, de La Traviata de Jean-François Sivadier à l’Elektra de Patrice Chéreau, sans oublier une superbe création récente de George Benjamin, Written on Skin, sur un livret de Martin Crimp.

La saison musicale du Balzac se poursuivra ensuite de mai à juillet autour d’une pluie de stars: deux soirées seront ainsi consacrées à Jonas Kaufmann, filmé en 2015 à Salzbourg (Cavalleria rusticana et Paillasse, avant Fidelio), puis suivront René Pape (Parsifal, Berlin 2015), Juan Diego Flórez (Lucia di Lamermoor, Barcelone 2013) ou encore Cecilia Bartoli (Le Comte Ory, Zurich 2011). De quoi vivre ou revivre de formidables moments avec le meilleur de la scène lyrique, en un cinéma de quartier engagé qui, rappelons-le, lutte depuis plusieurs années pour sa survie face à l’insatiable spéculation immobilière du quartier des Champs-Elysées.