dimanche 17 juillet 2016

« La Petite Sirène » de Zemlinsky - Emmanuel Krivine - Disque Alpha

Emmanuel Krivine poursuit sa collaboration avec l’éditeur Alpha – son dernier disque, l’an passé, était consacré à Bartók – autour d’un programme dédié à des œuvres inspirées de contes populaires, de Till l’Espiègle à la Petite Sirène. Le poème symphonique de Strauss est l’un des incontestables piliers du répertoire, au contraire de La Petite Sirène (1903) de Zemlinsky, plus méconnue. Pour autant, cette œuvre semble susciter un regain d’intérêt depuis quelques années, entre l’enregistrement fondateur de Riccardo Chailly (Decca, 1995) ou celui plus récent de John Storgårds (Bis, 2015), tout en effectuant un retour remarqué dans les auditoriums, à l’instar de l’excellent concert donné en octobre dernier par... Emmanuel Krivine.

Nous nous étions alors enthousiasmé pour la direction enflammée du chef français, aussi imprévisible qu’inspiré dans cette musique ô combien luxuriante. C’est sans conteste un répertoire qui convient bien à Krivine, qui déployait là tous les ressorts de son imagination débordante, bien aidé par un Orchestre national de France (formation dont il assurera les fonctions de directeur musical à compter de septembre 2017) en état de grâce. On retrouve la plupart des qualités du chef français dans ce tout dernier enregistrement réalisé avec l’Orchestre philharmonique du Luxembourg, une formation que Krivine a dirigée pendant près de dix ans (2006-2015). On pourra évidemment regretter que cet orchestre, aussi estimable soit-il, ne se hisse pas au niveau du National. Mais peut-être l’excitation du direct a-t-elle boosté l’investissement exceptionnel des interprètes français, ce que l’on ne retrouve pas tout à fait dans cet enregistrement studio.


On se délectera néanmoins des superbes dialogues entre les vents, du sens des couleurs et de la vitalité insufflés en maints endroits, le chef imprimant clairement sa marque et sa personnalité. Son goût pour les passages rapides enlevés tambour battant ressort ici en un geste parfois péremptoire, tout en faisant respirer les mouvements lyriques et plus apaisés en un flot qui aide la mélodie à se déployer harmonieusement. Krivine se montre aussi à l’aise dans le piquant savoureux des rythmes dansants, se plaisant à rappeler ici et là les influences de Franck dans la rythmique ou de Mahler dans l’emphase. Le tout dernier mouvement de La Petite Sirène est moins réussi, Krivine se montrant étonnamment timide, sans doute pour éviter tout épanchement dégoulinant. Une bonne cuvée, mais un rien inégale.

vendredi 15 juillet 2016

« Quintette pour piano (main gauche), clarinette, violon, alto et violoncelle, en la majeur » de Franz Schmidt - Disque Centaur


Né la même année que Gustav Holst ou Arnold Schönberg, le compositeur autrichien Franz Schmidt (1874-1939) reste encore assez méconnu en dehors de son superbe et monumental oratorio Le Livre des Sept Sceaux - une œuvre brillamment défendue au disque par son compatriote Nikolaus Harnoncourt (Teldec, 2001). Si les quatre Symphonies valent aussi le détour (voir notamment l’intégrale de Neeme Järvi chez Chandos), on s’intéressera avec attention à la musique de chambre de ce compositeur éloigné des expérimentations atonales de certains de ses contemporains, Schönberg en tête. Parmi ses trois quintettes, deux ont été écrits pour la même formation composé d’un trio à cordes, d’une clarinette et d’un piano (main gauche). C’est bien évidemment pour Paul Wittgenstein que ces deux œuvres ont été respectivement composées en 1932 et 1938, à l’instar du célèbre Concerto pour la main gauche (1931) de Ravel. Il est à noter que Schmidt composa également pour son compatriote des Variations concertantes sur un thème de Beethoven (1923) et un Concerto (1934).


Mais là où le Quintette en si bémol affiche une durée de 38 minutes environ, celui en la étonne par son exceptionnelle ampleur, plus d’une heure ici. Composée un an avant la mort de Schmidt, l’œuvre se montre infiniment lumineuse, au contraire de la précédente, se permettant d’offrir à son dédicataire un mouvement solo entier en deuxième position, l’Intermezzo. Il s’agit ici de la version originale pour la main gauche, alors qu’habituellement l’arrangement pour deux mains réalisé par Friedrich Wührer est préféré.


Véritable chef-d’œuvre de son auteur, ce quintette séduit d’emblée par son long flot mélodique puissant, aux fausses allures de symphonie tant l’équilibre entre les instruments apparaît patent. Les solistes, tous enseignants à l’Université d’Etat Stephen F. Austin (SFASU) du Texas, ne tentent pas de se distinguer par des saillies individuelles, privilégiant le legato et la légèreté des attaques. De la mélodie entêtante du premier mouvement aux séductions perlées du piano solo dans l’Intermezzo succède un Scherzo plein d’allant, sautillant et espiègle. Ensuite, le mélancolique Adagio ne s’appesantit jamais et garde notre intérêt jusqu’au Finale, réussi lui aussi. Une œuvre méconnue à découvrir dans une interprétation inspirée, privilégiant le fondu instrumental et la mélodie principale.

samedi 2 juillet 2016

« Nabucco » de Michelangelo Falvetti - Leonardo García Alarcón - Chapelle royale du Château de Versailles - 30/06/2016


Heureux ceux qui ont déjà découvert la figure de Michelangelo Falvetti (1642-1692), compositeur italien attaché à la Sicile, dont ne subsistent aujourd’hui que deux œuvres complètes: Le Déluge universel (1682) et Il dialogo del Nabucco (1683). On doit au chef Leonardo García Alarcón (né en 1976) l’exhumation de ces œuvres superbes à Ambronay, en 2010 et 2012 (voir la reprise de Nabucco à Saint-Etienne la même année), avant de faire le tour de l’Europe en une traînée de poudre, autour d’un succès critique et public jamais démenti. Il semble même que les deux ouvrages, repris l’an passé à Versailles, s’inscrivent durablement au répertoire baroque contemporain. D’autres chefs qu’Alarcón oseront-ils nous proposer une autre version de ces chefs-d’œuvre?

Quoi qu’il en soit, la réussite de ce projet doit beaucoup au jeune Argentin, toujours aussi investi dans l’équilibre entre musique et théâtre, autant que l’harmonie entre voix et orchestre. Comme nous avions récemment pu le constater à Saint-Denis, García Alarcón sait s’accommoder d’une acoustique périlleuse, comme ici dans la Chapelle royale du Château de Versailles, où la réverbération importante aide davantage les voix au détriment de l’orchestre. Les détails orchestraux semblent ainsi s’évanouir dès lors que l’effectif joue au grand complet. C’est donc en toute logique que les cordes ont été réduites à dix, tout en étant agrémentées du clavecin, de l’orgue, de deux luths, des vents et des percussions. L’une des grandes réussites de ce Nabucco (bien antérieur à l’ouvrage de Verdi) consiste précisément dans l’instrumentation originale réunie, aussi diverse qu’envoûtante autour d’une inspiration orientale, du ney au kaval (flûtes obliques), en passant par le duduk (instrument arménien à anche double, comme le hautbois), sans oublier les percussions iraniennes dévolues à Keyvan Chemirani, percussionniste de tradition orale.


Le bonheur vient aussi du très plateau vocal réuni, pratiquement identique à celui de l’an passé (seuls João Fernandes et Christopher Lowrey ayant rejoint la troupe), d’une exemplarité remarquable à une exception près: le rôle-titre incarné par Fernando Guimarães affiche une évidente méforme. Souffle court, timbre fatigué, difficulté à placer sa voix: le ténor portugais est bien en dessous de ses partenaires. Fort heureusement, les nouveaux venus se distinguent, au premier rang desquels le contre-ténor Christopher Lowrey (Arioco), à juste titre acclamé en fin de représentation. Pureté du chant et timbre suave vont de pair avec un investissement dramatique éloquent. On retrouve ces qualités parmi le grand trio féminin star de la soirée, autour des impeccables Caroline Weynants (Anania), Mariana Flores (Azaria, Idolatria) et Lucia Martín Cartón (Misaele). Elles aussi très applaudies, ces jeunes interprètes ne sont pas pour rien dans la réussite de la soirée, se permettant aussi un minimum de jeu théâtral pour animer cet oratorio aux faux airs de dramma per musica.


Comme à l’habitude, l’irréprochable Chœur de chambre de Namur dispense toutes ses qualités de précision dans les attaques, de souplesse dans les transitions, s’attachant à l’instar des solistes à soigner la diction et l’articulation. Du grand art mené par un Leonardo García Alarcón ivre de plaisir en fin de soirée, remerciant le public comme Laurent Brunner – l’initiateur de cette soirée en tant que directeur de Château de Versailles spectacles. On retrouvera à la rentrée prochaine le chef argentin, décidément très en vogue en France, choisi pour l’ouverture de la saison de l’Opéra national de Paris. Au programme, le rare Eliogabalo de Francesco Cavalli (1602-1676): l’une des deux incursions baroques de la saison (avec Rameau en 2017) pour la grande maison parisienne.