samedi 31 octobre 2015

Concert de l'Orchestre national de France - Nikolaj Znaider et Edgar Moreau - Auditorium de la Maison de la Radio - 29/10/2015

Nikolaj Znaider
Il faudra s’y habituer: parallèlement à sa carrière bien connue de virtuose du violon, le Dano-israélien Nikolaj Znaider poursuit une carrière de chef d’orchestre depuis plusieurs années. Dès 2009, il est ainsi principal chef invité de l’Orchestre de chambre de Suède, puis de l’Orchestre du Mariinsky l’année suivante. A Paris, le Philharmonique de Radio France lui a déjà permis de faire ses débuts voilà trois ans dans un programme consacré à Tchaïkovski et Dvorák.


Place cette fois à l’Orchestre national de France autour d’un répertoire sensiblement identique, Saint-Saëns remplaçant Tchaïkovski, tandis que l’on entend l’une des symphonies les plus réussies de Dvorák, sa Sixième (1880). Rien de romantique, pourtant, dans la vision de Znaider, qui cravache comme jamais un orchestre très attentif. Particulièrement dégraissées, les textures se détachent en un étagement sonore faisant apparaître les tics d’écriture de Dvorák – la primauté des premiers violons en étant la marque la plus éclatante. Znaider ne tombe pas pour autant dans une lecture analytique, imprimant à ses troupes un tempo vif dans les passages verticaux – aux attaques sèches, presque brutales – tandis qu’il se fait plus mesuré dans les passages lyriques, sans legato. Ce geste convient bien à une telle œuvre, débarrassée de toute scorie dégoulinante, mais peut fatiguer à la longue par sa rythmique au volume sonore conséquent, volontiers premier degré. On aimerait ainsi, ici et là, davantage de respiration et de subtilité dans les climats.


La première partie du concert avait donné le ton avec une version cinglante de la Deuxième Suite du Tricorne de Falla. Sous la baguette électrique de Znaider, cette œuvre composée en 1917 se donne des allures modernistes, annonçant étonnamment la rythmique grisante du Honegger de Pacific 231 (1923) et du Prokofiev de la Deuxième Symphonie (1924). Cette lecture de caractère, qui accentue chaque phrasé, exalte une certaine sauvagerie au III et relègue la mélodie au second plan – à l’instar du travail réalisé dans la Sixième de Dvorák.


La concentration du public, plus familial qu’à l’habitude, se fait plus grande encore avec l’arrivée du violoncelliste français Edgar Moreau, 21 ans. Dès lors qu’il fait résonner son instrument, le visage serein du jeune prodige s’anime d’une expressivité captivante, en parfaite harmonie avec ses prises de risque nombreuses. L’imperturbable aisance de son jeu, aussi déterminé que fougueux, semble ne jamais pouvoir être prise en défaut au niveau technique, et ce d’autant plus que la complicité avec le chef semble réelle. On aimerait d’ailleurs, à l’issue de ce Concerto aux trois mouvements enchaînés en un élan mozartien, les entendre tous deux dans le Double Concerto de Brahms. Plus classiquement, Moreau revient sous les applaudissements du public avec la Gigue de la Troisième Suite de Bach, entonnée à un tempo très vif, sans respiration. Un rien expédié, ce bis n’en fait pas oublier pour autant la force de caractère irrésistible émanant de ce petit lutin décidément bien surprenant.

dimanche 25 octobre 2015

Quatuors à cordes (volume 1) de Felix Mendelssohn - Quatuor Escher - Disque Bis



Dans un répertoire où la concurrence ne manque pas, le jeune Quatuor Escher frappe un grand coup avec le tout premier jalon de son intégrale Mendelssohn, un an tout juste après les deux beaux disques consacrés à Zemlinsky (Naxos, 2013/2014). Ce qui marque d’emblée avec cette formation basée à New York, c’est la qualité individuelle des interprètes, sans qu’aucun ne cherche à tirer la couverture à lui. Les phrasés respirent en un élan narratif qui allie lisibilité et vivacité, adoptant une justesse de ton qui force l’admiration.


D’emblée, le vif tempo de la Canzonetta du Quatuor opus 12 (1829) impressionne par son élan irrésistible de fraîcheur, tandis que le Finale offre un caractère dramatique qui ne sacrifie jamais à la beauté des timbres. Le respect des nuances n’empêche pas, d’autre part, une lecture nerveuse qui avance imperturbablement. C’est particulièrement audible dans l’Adagio du Quatuor en mi bémol (1823) dont seules les dernières mesures s’apaisent d’une douceur étreignante, tandis que le Menuet élégant et primesautier permet de retrouver l’art des nuances évoqué plus haut.


Ce même esprit léger et alerte imprègne le Quatuor opus 44 n° 2, plus tardif (1838), où l’équilibre entre les instruments apparaît notable. Les dialogues fusent en un rebond rythmique toujours excitant. Un disque passionnant de bout en bout, qui comporte par ailleurs un minutage généreux et une captation sonore idéale. On attend déjà le deuxième volume, annoncé pour la fin de l’année, avec impatience. Pour l’instant, on se réjouira de ce tout premier volume, certainement l’un des plus beaux disques sorti cette année.

vendredi 23 octobre 2015

Concert de l'Orchestre national de France - Emmanuel Krivine - Auditorium de la Maison de la Radio - 22/10/2015

Louis Lortie

Parmi les concerts les plus intéressants cette saison, on n’aurait voulu manquer pour rien au monde ce programme original réunissant Berlioz, Chopin et Zemlinsky. Las, le public n’a guère suivi hier soir, encourageant l’intervention d’Emmanuel Krivine en fin de concert: «Vous avez l’air d’aimer cet orchestre. Il suffit que chacun ramène une personne et vous doublez le public!». Si Chopin devait servir de locomotive pour remplir la salle, force est de constater que la programmation de La Petite Sirène de Zemlinsky a pu décontenancer une partie du public. On entendait ainsi dans la foule, à l’issue de la soirée, des commentaires soulagés par l’accessibilité d’une œuvre finalement très appréciée. En effet, pour contemporain (et maître) de Schoenberg qu’il soit, Zemlinsky n’en est pas moins resté attaché à un langage postromantique tout au long de sa carrière, suivant la voie tracée par Mahler et Richard Strauss avant lui.


Composée en 1903, La Petite Sirène rappelle les poèmes symphoniques de Liszt par sa musique à programme, inspirée d’Andersen, tout en faisant appel à une orchestration beaucoup plus foisonnante et imposante. On se souvient, en début d’année, du beau disque porté par le geste généreux du finlandais John Storgårds. Place cette fois à Emmanuel Krivine et sa direction électrique qui embrase l’orchestre de ses prises de risque nombreuses. Le chef français joue avec les tempi, ralentissant dans les passages lents, admirablement apaisés, pour mieux surprendre dans les tutti enflammés qui surviennent tels d’irrésistibles vagues de pulsation rythmique. Krivine ne ménage pas ses efforts, fouillant les détails et faisant ressortir les bois narquois à maintes occasions. Si quelques baisses de tension apparaissent (dans la dernière partie surtout), l’Orchestre national de France suit comme il peut de son côté, montrant quelques approximations aux cordes et aux cuivres. Il est vrai que l’œuvre n’est pas souvent à son répertoire, mais peut-être une insuffisance de répétitions est-elle aussi en cause. Une version néanmoins satisfaisante pour son impétuosité assumée autant que pour son éclat orchestral.


La première partie du concert avait débuté par une belle version de «Chasse royale et Orage», extrait symphonique tiré de l’opéra Les Troyens – rarement donné en concert. Comme en sourdine, les cordes allègent les textures, démontrant une souplesse et une élasticité souvent bluffantes. Entre attaques musclées et respect des nuances, Krivine créé un bouillonnement réjouissant, concluant l’œuvre en une quiétude qui agit comme un baume apaisant. Le concert se poursuit curieusement avec une entame ratée des cordes dans le premier mouvement du Second Concerto de Chopin, avant que Krivine n’impose une ambiance chambriste où le piano règne en maître. Le jeu limpide de Louis Lortie déconcerte au début par son intériorité pudique, sans une once de fantaisie, avant de convaincre par son toucher aérien et agile, aussi imperturbable que subtil. A l’image d’un félin, il semble caresser son piano, évitant toute brutalité en une cadence néanmoins déterminée. Aussi bien l’allégement orchestral que les tempi étirés semblent suspendre le temps dans le beau Larghetto à l’atmosphère parfois irréelle – les interventions des vents en réponse au piano semblant venir de nulle part, tel un rêve évanescent et inaccessible.


En bis, Louis Lortie s’empare de l’Etude opus 10 n° 4 de Chopin en un vif tempo, se montrant aussi cinglant que péremptoire. Un style parfois un peu sec, mais toujours impressionnant de maîtrise et d’allant.

jeudi 22 octobre 2015

« Die neugierigen Frauen » d'Ermanno Wolf-Ferrari - Ulf Schirmer - Disque CPO

Infatigable dénicheur de perles du répertoire lyrique, Ulf Schirmer s’intéresse cette fois à la figure d’Ermanno Wolf-Ferrari (1876-1948), un compositeur ayant la particularité d’être né d’un père allemand et d’une mère italienne. Une double appartenance décisive dans sa carrière, qui explique pourquoi on trouve plusieurs versions de ses opéras, en allemand ou en italien, toujours dues au compositeur lui-même. Après l’échec de son premier ouvrage lyrique en 1900, Wolf-Ferrari obtient la reconnaissance internationale trois ans plus tard à Munich, dans la langue de Goethe, en remettant au gout du jour une comédie savoureuse de Goldoni, Die neugierigen Frauen (Les Femmes curieuses). C’est grâce à ce célèbre librettiste que Wolf-Ferrari va multiplier les réussites avant la Première Guerre mondiale, tentant ensuite d’élargir son répertoire à des genres différents – de Das Himmelskleid à Sly – sans parvenir à la même audience.

Si Wolf-Ferrari conserve aujourd’hui une certaine notoriété sur les différentes scènes lyriques, on le doit principalement à son intermezzo en un acte Le Secret de Suzanne (1909), donné encore récemment à Paris. C’est donc avec un vif intérêt que l’on découvre le tout premier succès du compositeur, mélange de rythmes sautillants et espiègles d’une légèreté et d’un allant toujours à propos. C
ette œuvre variée, irrésistible au premier acte (le plus réussi des trois), se trouve admirablement soutenue par un orchestre lumineux, aux trouvailles constantes, tandis que les différentes influences – que ce soit Humperdinck dans les tutti joyeux ou Richard Strauss pour l’emphase symphonique – se marient bien avec l’incontestable talent d’écriture pour les voix.

Côté interprétation, le plateau vocal réuni ici convainc par son homogénéité, sauf peut-être un pâle Jörg Schörner en Leandro. Mais on retient surtout la diction irrésistible de rondeur de Violetta Radomirska, ainsi que la voix superbe d’Agnete Rasmussen, touchante dans son duo avec Andreas Weller. Ce dernier compense un timbre un peu voilé par des phrasés admirables de caractère et de conviction. A leurs côtés, Ulf Schirmer dispense un geste équilibré, bien épaulé par un toujours impeccable Orchestre de la Radio de Munich. Une belle parution, indispensable pour parfaire sa connaissance du petit maître Wolf-Ferrari.

mardi 20 octobre 2015

« Il trionfo del tempo e del disinganno » de Georg Friedrich Haendel - Ophélie Gaillard - Festival baroque de Pontoise - 18/10/2015

Ophélie Gaillard
Au moment d’achever sa résidence à Pontoise, Ophélie Gaillard ne pouvait guère rêver meilleur plateau vocal pour sa nouvelle création dédiée au Triomphe du temps et de la désillusion (1707) de Haendel. Fruit d’une coproduction entre le festival baroque et la scène nationale de Cergy-Pontoise, L’Apostrophe, le choix du tout premier oratorio de Haendel s’avère pertinent tant par son immédiate accessibilité que par son inspiration envoûtante, et ce pendant toute sa durée de deux heures environ. Il s’agit en réalité d’un opéra déguisé, permettant de passer outre l’interdiction romaine en cours au début du XVIIIe à l’égard de la musique vocale profane. On ne trouvera pas de chœur ici, mais quatre solistes tous également mis en avant, tandis que l’orchestre offre un soutien actif, particulièrement dans les superbes solos de l’orgue ou du hautbois.


Si l’Ensemble Pulcinella met du temps à se chauffer, notamment dans la nécessaire mise en place, il convainc ensuite par sa capacité à soutenir les tempi assez vifs imposés par Ophélie Gaillard, toujours aussi fringante. Alors qu’un heureux événement est annoncé pour bientôt, l’agilité de la violoncelliste française impressionne par sa clarté limpide, sans hésitation, épaulant parfaitement les solistes réunis. Il est vrai que l’orchestration resserrée autour de la réduction de l’effectif à seize musiciens participe de ce son clair et brillant.


A leurs côtés, se dégage la figure juvénile de Raquel Camarinha, jeune soprano irrésistible de naturel et de fraicheur, confondante d’aisance vocale dans les vocalises notamment. Autre satisfaction avec les beaux graves bien incarnés de Blandine Staskiewicz dans les récitatifs – aux postures malheureusement quelque peu datées. Si des murmures s’élèvent de la salle au moment où elle entonne le célèbre air «Lascia la spina», la mezzo-soprano ne se laisse pas impressionner et relève le défi habilement. C’est plus encore l’alto tout de diction et de caractère de Lucile Richardot qui déploie son art avec musicalité, également émouvante dans un splendide air sombre accompagné aux flûtes lors de la première partie du concert. On pourra juste lui reprocher un timbre parfois un peu métallique, tout comme Mathias Vidal, dont la voix manque sensiblement de substance et de couleurs. Comme à son habitude, il compense par un admirable sens de l’expressivité et de la nuance, toujours au plus près du texte.


Des chanteurs applaudis chaleureusement, à l’issue du spectacle, que l’on espère retrouver très vite pour faire connaître plus encore, s’il est besoin, ce superbe oratorio. Si des négociations sont déjà en cours, rien n’est encore signé pour l’instant – à l’instar de la future résidence de Pulcinella, non encore révélée.

dimanche 18 octobre 2015

Concert de l'Orchestre philharmonique de France - Vasily Petrenko - Auditorium de la Maison de la Radio - 16/10/2015

Vasily Petrenko
Quelques jours après Kirill Petrenko (né en 1972) venu à Paris pour diriger rien moins que Jonas Kaufmann dans l’Ariane à Naxos montée au Théâtre des Champs-Elysées, c’était au tour d’un autre Petrenko – Vasily, de quatre ans son cadet – de faire étalage de son art de la direction. Si les deux hommes n’ont aucun lien de parenté entre eux, ils font partie de ces chefs qui créent l’excitation et la curiosité autour d’eux, comme ce fut le cas en 2013 pour le concert de Vasily donné salle Pleyel. Son intégrale Chostakovitch chez Naxos, saluée par de nombreux observateurs pour son geste rageur et sans états d’âme, avaient notamment contribué à cette réputation flatteuse. Autre compositeur favori du jeune chef russe: son compatriote Rachmaninov, dont il a déjà gravé la quasi-totalité des œuvres symphoniques et concertantes (EMI, 2012-2015). Place cette fois à la rare Première en concert, une œuvre de jeunesse élaborée en 1895 alors que le compositeur était encore étudiant au Conservatoire. Suite à l’échec de la création, Rachmaninov détruisit la partition et la laissa tomber dans l’oubli jusqu’à sa mort. Il faudra attendre 1945 pour que la symphonie soit reconstituée grâce au matériel d’orchestre heureusement conservé – retrouvant par la suite sporadiquement les faveurs du concert.


Donnée l’an passé par l’Orchestre de Paris et Riccardo Chailly, l’œuvre reçoit cette fois le soutien des forces du Philharmonique de Radio France, particulièrement attentif aux moindres inflexions de Petrenko pendant toute la durée de la soirée. Il est vrai que le Russe n’a pas son pareil pour mettre en avant la formation, élaborant une véritable démonstration de virtuosité orchestrale dans les tutti, particulièrement cravachés – voire brutaux dans les fins de phrasés. Le contraste n’en est que plus vif avec les passages lents, dénervés et analytiques en comparaison, où Petrenko ralentit constamment le tempo. S’il penche incontestablement vers la musique pure, ôtant toute scorie romantique pour tourner l’œuvre vers les audaces du XXe siècle, la déstructuration qui en résulte nuit malheureusement à l’architecture d’ensemble. Pour impressionnantes qu’elles soient, les subites accélérations et les transitions habiles ne masquent pas une lecture qui semble tourner à vide, n’échappant pas à une certaine raideur avec ces stéréotypes (notes courtes bien déliées, presque mécaniques et sans vibrato) typiques de nombreux chefs contemporains.


La première partie du concert avait commencée sous les meilleurs auspices avec une version toute de souplesse et de transparence de la suite Ma mère l’Oye de Ravel. Amoureux de détails très fouillés, Petrenko se fait coloriste et opte pour un tempo mesuré mais jamais alangui, apportant sens de la respiration et délicatesse. La propension à lisser les passages verticaux (contrairement aux deux œuvres russes à suivre) offre une lecture refusant toute tension, rapprochant ainsi les contes de l’enfance d’une douce rêverie exempte de toute menace. Seul «Le Jardin férique» surprend par son crescendo ponctué par des timbales particulièrement mises en avant, interrompant brusquement une œuvre que l’on aurait voulu plus longue encore.


Si le début du Troisième Concerto pour piano de Prokofiev semble nous replonger dans les songes avec ses notes étirées et dénervées, Petrenko nous ramène rapidement à la réalité au moyen d’attaques sèches à l’orchestre (les vents!), bien en phase avec le martellement de Behzod Abduraimov (né en 1990). A l’instar du Rachmaninov à suivre, les passages lents s’opposent aux scansions verticales, en une lecture trop extérieure qui insiste sur les contrastes. Assez caricatural, ce Prokofiev-là devient presque mécanique par endroits, mettant la mélodie à l’arrière-plan au profit d’une musique pure, sans états d’âme, qui ne raconte rien. Cette optique convient mieux à l’Allegro ma non troppo final où Petrenko impose un rythme infernal à l’orchestre, souvent bluffant dans sa virtuosité, tandis que les trouvailles sonores du travail analytique interpellent. Rappelé par le public, Behzod Abduraimov (dont certaines indiscrétions nous ont informé qu’il était mécontent du piano mis à sa disposition par la Maison de la radio) convainc davantage dans le bis, la célèbre Campanella de Liszt. L’Ouzbek y fait l’étalage d’un toucher aérien, démontrant une virtuosité sans faille qui fait son effet auprès du public. Insuffisant, cependant, pour rattraper un Concerto globalement plus décevant en comparaison.

dimanche 11 octobre 2015

« Oeuvres chorales » d'Hermann Zilcher - Monteverdi Kammerchor Würzburg - Disque Chromart Classics

Force est de le constater: très peu de disques consacrés à l’œuvre pourtant conséquent du compositeur allemand Hermann Zilcher (1881-1948) sont aujourd’hui disponibles. Et pour cause, pourrait-on dire, puisqu’il fut l’un des compositeurs les plus attachés au régime d’Hitler, comme le prouve ses adhésions au NSDAP (dès 1933), mais aussi au redoutable corps paramilitaire NSKK. Quelques lignes dévastatrices dans un CV qui expliquent aisément sa mise à l’écart durable en dehors de son pays. Une autre raison tient à son conservatisme musical, marqué par un attachement pour des modèles peu novateurs situés entre un ferme arrimage à la consonance et une admiration pour la figure de Brahms.

La musique de Zilcher n’en reste pas moins immédiatement irrésistible de fraîcheur, alternant finesse et raffinement, particulièrement en son chef-d’œuvre encensé à juste titre outre-Rhin, les Deutsches Volksliederspiel (1915), ici enregistrés en première mondiale à l’instar des autres œuvres réunies sur le disque. Composés à partir du fameux recueil de chants populaires Le Cor merveilleux de l’enfant (Des Knaben Wunderhorn) publié au début du XIXe siècle et source d’inspiration pour de nombreux autres compositeurs, ces véritables joyaux réunissent solistes, chœur et piano en seize courtes pièces lumineuses. De lointains échos à Schubert se font entendre, sans jamais quitter la clarté irradiante qui subjugue constamment ici. En maints endroits savoureux, on retrouve aussi le ton léger et soyeux d’un Humperdinck, voisin et proche ami du père de Zilcher – célèbre professeur de piano en son temps.


Les autres pièces regroupées sur ce disque se situent à un même niveau d’inspiration, que ce soient le Chiemsee-Terzette (1923) pour chœur de femmes a cappella, ou les deux chœurs d’homme – eux-aussi a cappellaTöne Lied aus weiter Ferne (1931) et Wacht auf! (1932). On retient surtout un Intermezzo débridé dans le Trio, petit moment de folie surprenant et agréable, tandis que le «Wanderlied» du Töne Lied se fait plus recueilli et émouvant, avec des nuances d’intonation superbes. Si les solistes montrent un très bon niveau homogène, c’est surtout le Chœur de chambre Monteverdi de Würzburg (ville bavaroise où Zilcher a dirigé le conservatoire de musique pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie) qui impressionne par un niveau n’ayant pas grand-chose à envier aux plus grands chœurs professionnels. Seul petit regret concernant cet excellent disque: la notice en français très incomplète par rapport aux textes allemands et anglais beaucoup plus détaillés.

mercredi 7 octobre 2015

Concert de Hervé Niquet - Oeuvres d'Alessandro Striggio,Claudio Monteverdi, Francesco Corteccia et Orazio Benevoli - Festival d'Ambronay - 04/10/2015

Hervé Niquet
Emblématique à bien des égards, la Messe à quarante voix du méconnu Alessandro Striggio (1537 ?-1598) prends place peu à peu dans les programmes de concert depuis l’enregistrement fondateur de Robert Hollingworth (Decca, 2011), bientôt suivi de celui d’Hervé Niquet (Glossa, 2012) pour fêter les vingt-cinq ans de son ensemble Le Concert Spirituel. Un anniversaire grandiose tant cette œuvre appartenant au «baroque monumental» impressionne par la puissance d’évocation des moyens déployés: pas moins de quarante voix réparties en cinq groupes, tous tournés vers Hervé Niquet, placé au centre avec son orchestre.


Le chef français reprend le programme de son disque à une seule exception près: le remplacement du Benedictus de la Messe par le Memento de Monteverdi, tandis que sont préservés les ajouts d’œuvres de Francesco Corteccia (1502-1571) et d’Orazio Benevoli, dit Benevolo (1605-1672) – un représentant éminent, avec Biber, du baroque monumental. Si la pièce de Monteverdi s’insère assez mal dans cet ensemble, la volonté de Niquet de recréer un office s’avère cohérente, même si l’on aurait aimé davantage de jeu sur la spatialité, en répartissant par exemple les groupes d’interprètes à différents endroits de l’abbatiale d’Ambronay. Un choix sans doute dû à des difficultés acoustiques, mais d’autant plus regrettable que le concert avait commencé sous les meilleurs auspices avec la lente et majestueuse procession des chanteurs du cloître jusqu’à la scène de l’abbatiale, tandis que saqueboutes et cornet à bouquin faisaient résonner les graves ténébreux en arrière-fond.


Il n’en reste pas moins que la musique de Striggio résonne d’une puissance d’évocation admirable, mêlant longues emphases en crescendo avec des individualités qui se détachent tels des jaillissements inattendus. Si les rares accrocs individuels sont immédiatement perceptibles, il faut souligner l’homogénéité et la cohérence stylistique de l’ensemble des chanteurs réunis, bien soutenus par la concentration visible de l’effectif orchestral. Seul véritable regret concernant ce concert, sa durée beaucoup trop brève : 75 minutes sans entracte et aucun bis. Un Hervé Niquet décidément bien peu généreux, à l’instar d’un expéditif air d’anniversaire entonné cet été à Périgueux lors du festival Sinfonia en Périgord: malgré une salle enthousiaste, le chef français embarque rapidement la partition et file en coulisse, sans un regard pour le public.


Un public qui avait eu l’occasion un peu plus tôt de choisir le meilleur ensemble présenté dans le cadre du festival de jeunes talents eeemerging. C’est finalement Kinga Ujszászi, accompagnée du luthiste et guitariste Jadran Duncumb, qui remporte logiquement les suffrages autour de leur programme consacré au baroque italien, de Nicola Matteis à Ignazio Albertini, en passant par Giovanni Mealli. Une victoire méritée, tant la violoniste hongroise affiche une maîtrise virtuose de son instrument alliée à une musicalité digne – déjà – des plus grandes. Assurément un nom à retenir et à suivre de très près. A ses côtés, Jadran Duncumb n’est pas en reste, faisant corps avec ses différents instruments de manière quasi érotique, un sourire toujours posté sur son visage, constamment attentif à sa partenaire. Sans conteste, le plus beau rayon de soleil de cette édition 2015!

mardi 6 octobre 2015

Concert de Giulio Prandi - Oeuvres de Galuppi, Vivaldi et Perez - Festival d'Ambronay - 03/10/2015

Le Ghislieri Choir & Consort et Giulio Prandi
Régulièrement accueillis depuis plusieurs années aux festivals de La Chaise-Dieu, Besançon et Ambronay, Giulio Prandi et son ensemble basé à Pavie font une nouvelle halte dans l’Ain en ce début d’automne. Un rendez-vous incontournable tant on se souvient de la vibrante réussite du concert donné ici-même l’an passé (enregistré dans les conditions du direct par Amadeus), très vite suivi d’un nouveau disque paru chez Sony autour de la figure du méconnu Davide Perez. Un des compositeurs redécouvert par Giulio Prandi que l’on retrouve d’ailleurs cette année en bis à l’issue du concert, avec un motet relatant la bataille entre saint Michel et le dragon.

La première partie de la soirée avait d’abord été consacrée à Baldassare Galuppi (1706-1785), autre compositeur italien dont Prandi défend le répertoire religieux avec constance. Place cette fois à un Magnificat totalement inédit du natif de Burano, une œuvre d’à peine cinq minutes qui fait forte impression par son début sombre, presque martial avec ses trompettes très présentes, mais qui n’apporte pas grand-chose de plus à la gloire de Galuppi. Le Nisi Dominus qui suit montre davantage de variété, même si l’on reste parfois frustré par ses courtes pièces qui s’enchaînent rapidement sans parvenir à dépasser les vingt minutes au total.


La soprano écossaise Rachel Redmond, déjà présente l’an passé à l’instar de l’alto Marta Fumagalli, nous ravit à nouveau par son timbre aérien et souple, d’une aisance confondante dans les parties les plus redoutables. Outre un air quasi mozartien où elle se joue des périlleuses vocalises, on retient particulièrement son très beau duo avec Marta Fumagalli, d’une légèreté mise en valeur par la douceur de l’accompagnement attentif de Prandi. Une alto elle aussi admirable de maîtrise subtile dans son air noble et serein qui suit. A peine pourra-t-on lui reprocher, en tout début de concert, plusieurs attaques laissant percevoir de légers défauts d’intonation. Un problème technique heureusement bien vite évacué au fur et à mesure de la soirée. A ses côtés, une impeccable Marta Redaelli surprend par un organe magnifique de puissance, tandis que Marco Bussi assure bien sa partie, même si l’on aurait aimé moins de rigidité dans l’expression.


Un rien moins explosif que l’an passé, Giulio Prandi reste toujours aussi impressionnant par ses attaques sèches associées à la lisibilité offerte à chaque groupe d’instruments, parfaitement différenciés. Les passages rapides sont marqués par une pulsation rythmique nerveuse, telle des vagues lancées sur le rivage, tout en gardant une constante attention aux détails soutenus par un travail précis sur les nuances. C’est particulièrement audible dans le court mais superbe Concerto de Vivaldi, dont le mouvement lent très inspiré semble tourner sur lui-même en une cadence hypnotique. Mais c’est plus encore le très beau chœur du Ghislieri qui remporte cette année les suffrages. Que ce soient dans les dernières mesures murmurées du Credo de Galuppi ou dans les virtuosités vivaldiennes, le chœur sait se faire tour à tour poignant et excitant, sans jamais sacrifier à la nécessaire diction, si chère à Prandi.


Seul regret concernant ce concert: des œuvres un rien trop brèves, dont les mouvements internes proposent souvent de belles promesses de développement qui malheureusement s’estompent bien vite. De magnifiques bulles de champagne que l’on aurait aimé voir s’épanouir bien davantage...