jeudi 25 août 2016

« Le nozze in sogno » de Pietro Antonio Cesti - Enrico Onofri - Faculté de théologie à Innsbruck - 19/08/2016


Le compositeur d’origine toscane Antonio Cesti (1623-1699) ferait-il son retour durable sur les planches? C’est ce que semblent indiquer deux représentations récentes de ses opéras, que ce soient L’Orontea (1656) donné lors du festival de Budapest et surtout Le nozze in sogno (1665), dont Innsbruck vient d’assurer la recréation mondiale pour fêter les quarante ans de son festival de musique baroque. Rien d’étonnant à cela tant la capitale du Tyrol sait se rappeler que Cesti obtint ici-même l’un des postes les plus prestigieux de sa carrière, en tant que maître de chapelle de la Chambre de l’archiduc Ferdinand de Habsbourg, dès 1652. En hommage à ces années glorieuses, Alessandro De Marchi a également choisi de nommer le Concours vocal international pour la musique baroque du nom de Cesti, et ce depuis 2010.


Le choix de l’opéra comique Le nozze in sogno n’a rien d’un hasard non plus, l’œuvre ayant été attribuée récemment à Cesti et opportunément remontée après son absence durable de la scène. On doit cette initiative à la figure d’Alan Curtis (1934-2015), à qui le concert est dédié, comme le Cimarosa l’était à Nikolaus Harnoncourt (voir ici), disparu avant d’avoir pu assurer cette recréation et remplacé ici par un efficace Enrico Onofri, chef d’orchestre plus connu en tant que violon solo de l’ensemble Il Giardino Armonico. Las, la représentation n’apporte pas autant de satisfactions que la réussite éclatante du Mariage secret donné quelques jours plus tôt au Théâtre du Tyrol voisin, et ce en raison d’une mise en scène démonstrative et fatigante sur la durée à force de gesticulations intempestives.




C’est malheureusement peu dire que la mise en scène d’Alessio Pizzech en fait trop, ne bénéficiant certes pas des moyens financiers et techniques du Cimarosa, mais optant pour des gags appuyés et attendus, par ailleurs mal exploités par la troupe d’interprètes très jeune dans l’ensemble. La transposition semi-contemporaine de l’action dans un port de marchandises n’est pas en cause, tant la scénographie apporte quelques satisfactions par les différentes surprises qu’elle réserve avec son étagement astucieux et ses éclairages variés, tandis que les costumes délirants tombent parfois dans la facilité ringarde du recours aux accessoires garnis de plumes, strass et paillettes.


Fort heureusement, le plateau vocal réunit apporte plusieurs satisfactions non négligeables, bien mises en valeur par l’acoustique de la cour de la Faculté de théologie, étonnamment bonne pour une scène en extérieur. Les femmes, surtout, s’imposent en tête de cette production, que ce soit la voix ronde et chaude d’Adrianna Vendittelli (Lucinda) ou les superbes graves de Yulia Sokolik (Emilia). On retiendra aussi la pureté de timbre et la superbe souplesse des phrasés de Rodrigo Sosa dal Pozzo (Flammiro), le sensible Lelio de Bradley Smith, ou le bel engagement du Fronzo très chantant de Ludwig Obst, tandis que seul Konstantin Derri (Scorbio) déçoit par un placement de voix inégal à la justesse toute relative. Ce dernier est curieusement fort applaudi en fin de représentation, sans doute pour sa capacité à briller dans les vocalises – un brio spectaculaire souvent prisé par le public.

lundi 22 août 2016

« Il matrimonio segreto » de Domenico Cimarosa - Alessandro De Marchi - Tiroler Landestheater à Innsbruck - 16/08/2016


Fondé en 1976 après plusieurs années d’organisation épisodique de concerts au château d’Ambras, le festival de musique baroque d’Innsbruck fête aujourd’hui ses quarante ans autour de son directeur musical Alessandro De Marchi (né en 1962). En place depuis 2010, le successeur du génial René Jacobs a lui aussi marqué le festival de son empreinte, recueillant chaque année des applaudissements toujours plus nourris, comme ce fut le cas l’an passé pour ses deux productions dirigées dans la capitale du Tyrol, Don Trastullo de Jommelli et surtout l’incandescent Il germanico de Porpora. On se réjouit ainsi de découvrir, dès septembre, l’édition par CPO de l’enregistrement discographique de La Clémence de Titus de Mozart, une autre réussite du maestro présentée en 2013 dans le cadre du festival. Un De Marchi malheureusement trop rare en France (sa dernière venue remonte à 2014 au festival d’Ambronay) qui se rattrape heureusement au disque, où sa curiosité nous permet de découvrir quelques perles du répertoire baroque italien, de Francesco Provenzale à Alessandro Stradella, sans oublier les figures plus familières de Jommelli, Pergolèse ou Scarlatti.

Place cette année au chef-d’œuvre bien connu de Cimarosa, Le Mariage secret (1792), irrésistible marivaudage donné dans sa version quasi intégrale – seul un air de Paolino ayant été manifestement abrégé afin de soulager le ténor espagnol Jesús Alvarez, souffrant. Les près de quatre heures de musique, avec un entracte, passent pratiquement comme un souffle sous la baguette experte de De Marchi, véritable orfèvre en la matière. Sens de la rythmique et des contrastes, soin apporté aux nuances grâce à l’allégement de l’effectif orchestral, c’est là la recette bien connue des amateurs du chef romain, toujours aussi accessible et sympathique. On pourra évidemment noter quelques acidités aux cordes dans les accélérations, mais force est de constater que son Academia Montis Regalis tient le choc de cette battue enflammée, aux tempi vifs, sans jamais couvrir ses chanteurs pour autant.


Sur le plateau, les interprètes bénéficient à l’évidence de cet écrin idéal, prenant un plaisir partagé à chanter ensemble. C’est surtout vrai pour les deux basses Renato Girolami (Robinson) et Donato Di Stefano (Geronimo), à l’impayable abatage comique et porté par une aisance vocale particulièrement notable dans l’articulation et la prononciation. Le trio féminin n’est pas en reste, autour de la présence de Klara Ek (Lisetta), du beau timbre de Loriana Castellano (Fidalma) ou de la grâce subtile de Giulia Semenzato (Carolina) – cette dernière manquant toutefois d’électricité dans les scènes de caractère. Elle n’en est pas moins vivement applaudie à l’issue de la représentation, contrairement au pâle et peu audible Jesús Alvarez (Paolino) – souffrant comme on l’a vu plus haut.



L’autre grande satisfaction de la soirée, en dehors de ce plateau vocal globalement homogène, vient du décor splendide signé André Barbe, à la féerie visuelle sans cesse renouvelée par la variété des éclairages, qui semble nous ramener aux délices des contes de notre enfance avec son aspect crayonné en hommage au travail de Maurice Sendak (voir notamment le Hansel et Gretel présenté à Zurich en 1999). Avec ce décor unique pendant toute la représentation, le metteur en scène Renaud Doucet a l’idée de transposer l’histoire dans un poulailler, vaste théâtre d’opérette où les interprètes s’en donnent à cœur joie pour imiter les mimiques de nos animaux de basse cour. Mais là où Jean-Louis Grinda s’était pris les pieds dans le tapis avec une idée semblable à Monte-Carlo, Marseille et Massy (voir son Falstaff en 2013), Doucet a la bonne idée de n’en faire jamais trop, s’appuyant sur son savoir-faire chorégraphique et sur l’exploitation hilarante des costumes (signés là aussi de son compère Barbe) – double croisement entre allusions animalières et mode fin XVIIIe. Une grande réussite visuelle pour un spectacle dont il reste à espérer qu’il fera l’objet, lui aussi, d’une captation discographique.

mercredi 17 août 2016

« Trios pour piano n° 3 et n° 4 » de Dvorák - Trio Busch - Disque Alpha


Premier essai: coup de maître! On aura rarement entendu un disque aussi réussi en musique de chambre depuis plusieurs mois et les superbes Mendelssohn du Quatuor Escher (voir ici et ici), une autre jeune formation qui devrait encore faire parler d’elle dans cette intégrale toujours en cours. Place cette fois au Trio Busch, fondé en 2012 autour des frères Epstein au violoncelle et au piano, accompagnés du violoniste belge Mathieu van Bellen. Formés dans les plus grandes institutions musicales londoniennes, ces trois artistes ont été chargés par l’éditeur Alpha d’un projet d’intégrale des œuvres de chambre pour piano et cordes de Dvorák, auquel s’adjoindra l’altiste Miguel da Silva pour les disques à venir (trois en plus de celui-ci).


Ce tout premier disque s’intéresse à ces deux derniers trios figurant parmi les chefs-d’œuvre du maître tchèque, dont le fameux «Dumky» bien connu. Divisé en six mouvements de formats assez courts, ce Quatrième Trio (1890) fait référence au folklore slave et tout particulièrement à la dumka ukrainienne, une sorte de ballade mélancolique et introspective qui permet à Dvorák de se libérer du cadre stricte de la forme sonate. Mais comme souvent avec le Tchèque, la mélancolie ou le tragique ne le restent jamais bien longtemps, entremêlant intériorité et rythmes pressants des appels joyeux à la vie, en une allégresse communicative. L’élan narratif du Trio Busch fait merveille ici en un tempo vif dans les passages rapides, aux attaques sèches du plus bel effet – plus mesuré ensuite dans des ralentissements jamais alanguis. Les interprètes font preuve d’un sens admirable des nuances, assorti de couleurs distillées en maints endroits.


Précédant de peu la composition de la superbe Septième Symphonie, le Troisième Trio (1883) en reprend le climat d’incertitudes et de contrastes, dont s’empare ici le violon intense et tumultueux de Mathieu van Bellen. Avec ses partenaires, le Belge n’hésite pas à entamer le pétillant et délicieux Allegretto grazioso en un tempo péremptoire et sans temps morts, avant de montrer une respiration plus détendue dans la dernière partie de ce mouvement. Mais le cœur de l’œuvre se situe ailleurs, avec le poignant Poco adagio probablement dédié à sa mère, décédée peu de temps avant en 1882. Le piano lyrique d’Omri Epstein n’assombrit jamais trop ce mouvement délicat et finalement plus optimiste qu’il y parait. Seul léger bémol, le violoncelle un rien en retrait de son frère Ori. Mais n’est-ce pas là plutôt un effet de la prise de son?


Quoi qu’il en soit, on chérira cette version éloquente et narrative, portée par l’engagement et le sens des couleurs de ce merveilleux trio. On attend la suite avec impatience.

vendredi 12 août 2016

« Der gefesselte Prometheus et Symphonie n° 1 » de Karl Goldmark - Frank Beermann - Disque CPO


Hasard du calendrier ou volonté de réhabiliter la figure quelque peu négligée de Karl Goldmark (1830-1915)? A un mois d’intervalle en début d’année, CPO nous a en effet régalé de deux superbes enregistrements consacrés au chef d’œuvre lyrique de son auteur, La Reine de Saba (1875), puis à deux œuvres symphoniques d’un niveau tout aussi remarquable, réunies dans le présent disque. L’introduction lente de l’ouverture Prométhée enchaîné (1889) s’ouvre ainsi sur une mélodie mystérieuse et envoutante qui n’est pas sans rappeler le tout premier succès de l’ouverture Sakuntala (1865), déjà assise sur ce talent mélodique. L’œuvre d’une belle ampleur (près de vingt minutes) tient ses promesses sur la durée et bénéficie du geste lyrique et souple de Frank Beermann, très à l’aise dans ce répertoire avec la Philharmonie Robert Schumann, un orchestre basé à Chemnitz.

Il se montre tout aussi éloquent dans l’irrésistible Première Symphonie «Noces villageoises» de Goldmark, jadis gravée par les baguettes prestigieuses de Bernstein, Abravanel ou Beecham, évacuant toute inspiration populaire hongroise pour tisser une toile souple et aérienne en un tempo des plus vifs. Un geste moderne qui constitue l’antithèse d’un Bernstein plus musculeux, trop démonstratif et finalement peu inspiré – une fois n’est pas coutume. Un très beau disque qui marque le retour d’un compositeur trop souvent resté dans l’ombre de Brahms. On espère désormais que CPO va s’atteler à un nouvel enregistrement des autres ouvertures symphoniques, après le disque fondateur mais déjà ancien d’András Korodi (Hungaroton, 1985).

jeudi 11 août 2016

« Symphonie n°2 et Symphonie Gothique » de Benjamin Godard - David Reiland - Disque CPO

 

Décidément très en vogue ces dernières années, l’œuvre de Benjamin Godard (1849-1895) séduit des interprètes toujours plus nombreux comme le démontrent les enregistrements récents qui lui sont consacrés, souvent récompensés par les éloges critiques (voir notamment ses quatuors et ses sonates pour violon et piano). Il est à cet égard intéressant de constater que cette résurrection opportune n’est pas à mettre au seul crédit du Palazzetto Bru Zane - Centre de musique romantique française, initiateurs comme dans ce nouveau disque CPO de nombreux projets, mais également d’autres éditeurs curieux tels Naxos ou Hyperion. Si la plupart de ces enregistrements se dont d’abord tournés vers la musique de chambre, domaine renommé de Godard, sa musique orchestrale est désormais explorée au-delà de ses seuls concertos.


L’ancien élève d’Henri Reber, symphoniste admiré par Saint-Saëns, s’est en effet grandement illustré dans ce genre, composant pas moins de onze symphonies dont plusieurs restent inachevées ou perdues. On découvre ici deux œuvres d’inspiration très différente, composées à cinq ans d’intervalle. C’est surtout la Symphonie gothique (1874) qui impressionne par son originalité, se tournant vers Haendel et Bach sans pour autant tomber dans le pastiche creux. Il s’agit manifestement du seul exemple de symphonie d’inspiration gothique au cours d’un XIXe siècle pourtant féru de cette période historique. On n’hésitera pas à placer cette œuvre au niveau de réussite de la Symphonie classique de Prokofiev, tant sa perfection formelle en impose autant que son aura lumineuse, évitant toute austérité par une orchestration qui surprend par le recours fréquent à la flûte pour la mélodie principale. Le troisième mouvement Grave, le plus élaboré des cinq, ralentit le tempo et suspend le temps en une réflexion aux accents réfléchis et déchirants. On est bien là en pleine période romantique.


La Symphonie opus 57 (1879) apparait moins intéressante en comparaison, même si elle comporte aussi de beaux moments. Si l’on pense à Schumann le plus souvent, le premier mouvement héroïque annonce Franck par l’intensité et la rigueur du travail sur les thèmes, loin du Godard doucereux de la musique de salon. Curieusement, on préfèrera à cette œuvre moins originale les Trois Morceaux symphoniques, certes moins ambitieux au niveau formel, mais infiniment plus réussi mélodiquement. C’est particulièrement le cas de la «Brésilienne» qui regarde vers Grieg dans l’écriture malicieuse pour les bois, et plus encore de l’irrésistible «Kermesse» aux thèmes inspirés, rappelant le Sibelius de la suite Karelia. Avec ces petits bijoux s’achève le plaisir de la découverte d’un maillon oublié avant l’école franckiste, qui bénéficie en outre de l’interprétation précise et élégante de David Reiland avec l’excellent Orchestre de la Radio de Munich, un habitué des studios d’enregistrement chez CPO.