jeudi 24 novembre 2016

« Owen Wingrave » de Benjamin Britten - Amphithéâtre de l'Opéra de Paris - 22/11/2016

Ces dernières années, c’est peu dire que les occasions n’ont pas manqué de découvrir Owen Wingrave, l’avant-dernier ouvrage lyrique de Benjamin Britten (1913-1976). Que ce soit le DVD de la production télévisuelle originelle de 1971 ou les productions de Strasbourg en 2013, puis Nancy et Toulouse en 2014, ce petit bijou méconnu semble avoir trouvé sa juste place sur les plus grandes scènes françaises. C’est aujourd’hui le tour de la jeune troupe de l’Académie de l’Opéra national de Paris, habituellement chargée de porter haut les couleurs du lyrique dans les théâtres de la proche banlieue, d’investir l’Amphithéâtre Bastille et ses 450 places resserrées en arc de cercle autour de la scène. On est toujours aussi séduit par ce mélange audacieux qui allie le dessin antique classique et la modernité des matériaux utilisés, même si la pierre omniprésente explique en grande partie l’acoustique sèche des lieux. Cet écrin intimiste ne permet malheureusement pas des machineries aussi élaborées que la grande salle voisine, imposant aux metteurs en scène un certain minimalisme.

C’est probablement ce qui a conduit l’Irlandais Tom Creed à choisir une scénographie fondée sur un unique et immense mur de parpaings sur toute la longueur de la scène, faisant évidemment référence aux frontières contemporaines toujours plus nombreuses que les hommes élèvent entre eux, mais aussi plus subtilement comme miroir de l’incapacité du héros à dépasser l’horizon immuable de son destin de militaire. Pour autant, cette scénographie assez laide, tout comme l’utilisation timide et convenable de la vidéo, ne convainquent guère. Si la mise en scène semble par trop vouloir s’éloigner des fantasmagories psychanalytiques familiales souvent à l’œuvre ici, elle recourt à quelques facilités pour embrasser un réalisme bourgeois, avec force verres d’alcool pour accompagner les conflits. Tom Creed a néanmoins quelques bonnes idées, comme celle de s’appuyer sur la symbolique des habits comme masque, réunissant habilement les figures opposées du héros et du patriarche vieillissant – tous deux successivement dévêtus face au public, au I et au II. On notera aussi le recours aux inquiétants oiseaux empaillés, bien mis en valeur par l’éclairage frontal et les ombres associées, tandis que la spatialisation dans les travées du superbe quatuor «How dare you» donne le frisson.


Avec cette œuvre de la maturité de Britten, on retrouve toute la palette de l’inspiration de cet orchestrateur génial, qui ne cède en rien à la facilité du média (la télévision) pour lequel Owen Wingrave a été commandé en 1970, en y mélangeant dissonances et consonances avec les emprunts des sonorités de l’Extrême-Orient ou des références baroques. Si le début de l’opéra peut apparaître un peu aride, on se régalera des ensembles âpres et intenses qui suivent, tout comme des ambiances morbides et fantastiques qui rappellent souvent l’étrangeté d’un opéra de chambre jumeau, Le Tour d’écrou (1954). Le chef britannique Stephen Higgins se montre un peu sage dans les passages énigmatiques, tout en montrant davantage d’affinités avec l’extraversion des timbres des tutti. Autour de lui, les musiciens en résidence à l’Académie de l’Opéra national de Paris, accompagnés des membres de l’Orchestre-Atelier Ostinato, s’en sortent admirablement.


Reste à saluer la formidable troupe de l’Académie de l’Opéra national de Paris, dont l’homogénéité du niveau vocal fait pour beaucoup dans le plaisir de la soirée. Annoncé souffrant dans le rôle-titre, Piotr Kumon fait une fois encore l’étalage de sa grande classe, aidé par une ligne de chant toujours aussi exemplaire. Sa confrontation avec le Général Wingrave de Juan de Dios Mateos Segura est un grand moment, et ce d’autant plus que le ténor espagnol a les mêmes qualités d’engagement dramatique. On n’en dira malheureusement pas autant du terne mais impeccable vocalement Mikhail Timoshenko (Spencer Coyle), tandis qu’Elisabeth Moussous (Miss Wingrave) reste toujours impériale dès lors que la voix est posée, plus inconsistante autrement. Outre le beau timbre parfaitement articulé de Farrah El Dibany (Kate), on suivra de près la soprano serbe Sofija Petrovic (Mrs. Coyle), dont les moyens impressionnants devraient s’affirmer très vite sur de plus vastes scènes encore.


On espère désormais que l’Opéra de Paris saura s’attaquer au tout premier opéra de Britten, Paul Bunyan (1941), un ouvrage pratiquement inconnu en France et récemment donné à Francfort avec grand succès.

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