lundi 26 juin 2017

« La Vie avec un idiot » d'Alfred Schnittke - Opéra de Francfort - 23/06/2017


On est toujours fasciné par la qualité des productions conçues dans le moindre modeste théâtre germanique: c’est une fois encore le cas à Giessen, petite ville universitaire méconnue d’un peu plus de 80 000 habitants, située à quelques encablures au nord de Francfort. Les francophones basés dans la capitale financière allemande ont bien compris l’intérêt de rayonner autour de leur cité dynamique pour apprécier l’ensemble de la production lyrique de Mainz à Wiesbaden, en passant par Mannheim, entre autres. Pour parvenir à se distinguer, les «petites» maisons d’opéra osent souvent, à l’instar de Chemnitz dans la Saxe, une programmation en dehors des sentiers battus afin d’attirer un public toujours plus curieux. On ne s’étonnera donc guère de retrouver le rarissime Alfred Schnittke (1934-1998) et son opéra le plus connu La Vie avec un idiot – le seul à bénéficier d’une mention détaillée dans l’ouvrage de référence de Piotr Kaminski, Mille et un opéras (Fayard).


Composé entre 1990 et 1991 sur un livret de Victor Erofeev d’après sa propre nouvelle (1980), cet ouvrage appartient à la dernière période frénétique du compositeur, déjà très malade et inquiet de ne pouvoir laisser à la postérité l’ensemble de ses projets entamés ou en devenir. Proche du Nez de Chostakovitch ou de Juliette de Martinu, cette histoire surréaliste et mordante moque l’absurdité du régime communiste dans l’avènement irrésistible d’un idiot incapable de prononcer autre chose qu’une seule syllabe. On retrouve dans la première partie la veine si féconde de la manière polystylistique caractérisant la plupart des œuvres de Schnittke: une véritable fête des sens, toujours surprenante tant le compositeur russe d’origine allemande passe d’une idée musicale à une autre avec une virtuosité sans limite, ne s’attardant sur aucune d’entre elle. C’est là cependant la limite de l’exercice, tant on aimerait en de maints endroits un développement de ces idées brillantes trop rapidement achevées. La dernière partie de l’opéra montre un Schnittke moins inspiré, se réfugiant dans un style plus uniformément dissonant où le parlé-chanté domine nettement, tandis que la satire semble aussi s’essouffler. Seuls quelques passages orchestraux, tout autant que le chœur (d’un très bon niveau à Giessen, comme l’orchestre local, et ce compte tenu des nombreuses difficultés de la partition), ont droit ici et là à un semblant d’effusion lyrique, toujours pudiquement circonscrit à la manière du dernier style de Britten.


La mise en scène de Georg Rootering s’appuie sur un superbe décor qui met au centre de la scène le lit du couple relevé à la verticale, tandis que les murs jouent d’une perspective pour le moins surréaliste. Cerné la plupart du temps par le chœur, comme un écho à la surveillance du peuple par le peuple, un homme et sa femme subissent les assauts répétés de l’idiot en un rythme endiablé, admirablement porté par les éclairages tour à tour expressionnistes et morbides d’Ulrich Schneider. On passera cependant sur les scènes de délires sexuels qui, avec quelques énormes ballons enfilés à la suite, suggèrent quelques pratiques asiatiques douteuses. Les naïfs, cependant, pourront n’y voir là rien de répréhensible, tant la parodie emporte l’auditoire dans un délire parfaitement maitrisé. On félicitera enfin les deux interprètes principaux, Gabriel Urrutia (Ich) et Annika Gerhards (Frau), très à l’aise dans les phrasés périlleux imposés par Schnittke, tandis qu’on décernera une mention spéciale au sonore Bernd Könnes qui relève avec brio le rôle de l’Idiot, sans doute l’un des plus ingrats de tout le répertoire lyrique.

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