Directeur de l’Opéra Grand Avignon depuis 2020, après avoir occupé les
mêmes fonctions à Rouen (2009‑2017), Frédéric Roels vient de fêter le
deux centième anniversaire de son institution avec originalité : suite à
une chasse au trésor organisée pendant plusieurs mois, le gagnant s’est
vu offrir une place nominative pour chaque opéra et ballet, et ce
jusqu’au... 31 décembre 2226 ! De quoi apporter un éclairage bienvenu
sur cette maison en pleine forme, qui propose en 2025‑2026 pas moins de
six titres lyriques d’envergure, dont la remarquable comédie musicale Company de Sondheim, en tournée dans toute la France (voir l’an passé à Bordeaux). Pour la fin de saison, on note aussi l’opportune reprise de La Belle Hélène, créée en 2004 au Festival de Saint‑Céré par Olivier Desbordes, à laquelle une date
supplémentaire (le 13 juin) a été ajoutée récemment, signe du succès des
réservations.
En attendant, l’Opéra Grand Avignon s’est associé au Festival de Macerata pour monter un nouveau projet, Turandot de Puccini. Les premières représentations ont eu lieu dans la ville italienne, voisine d’Ancone et Pesaro, en 2024,
avec un plateau vocal différent. Il s’agit cette fois de célébrer les
cent ans de cet ultime chef‑d’œuvre, au final resté inachevé suite au
décès du compositeur. Il a été fait le choix d’écarter les versions de
Franco Alfano ou celle ultérieure de Luciano Berio, laissant le
spectacle s’achever dans les souffrances musicalement sublimes de la
servante Liù. A cet égard, les mélomanes les plus curieux ne manqueront
pas de se rendre à Liège dans tout juste un mois, afin de découvrir une
fin inédite, due à Andrea Battistoni (né en 1987).
A Avignon, le travail de Paco Azorín, déjà apprécié ici même dans Samson et Dalila de Saint‑Saëns en 2023, a été conçu dès l’origine pour s’adapter à la largeur différente des scènes des coproducteurs. Plus réduite, la salle à l’italienne de la capitale du Vaucluse remplit son office par l’exploitation astucieuse des volumes du décor, qui offrent plusieurs niveaux de circulation. Le metteur en scène espagnol ajoute un vaste écran vidéo en arrière‑scène, pour insister sur la symbolique des éléments (terre, eau, feu, air), déjà présente dans le livret. Ce dernier est plus riche qu’il y paraît de premier abord, avec ses allusions nombreuses, notamment l’ironie dévolue aux ministres impériaux, Ping, Pang et Pong.
L’un des événements de ce spectacle est la prise de rôle de Catherine Hunold, une des artistes françaises les plus attachantes de sa génération. Depuis ses succès pour exhumer des raretés du répertoire, du Mage de Massenet en 2012 à Bérénice de Magnard en 2014, la soprano dramatique a souhaité aborder les grands titres du répertoire, comme récemment dans Elektra à Mexico. De quoi se confronter aux grandes voix du passé, qui ont toutes laissé des souvenirs mémorables, sur scène comme au disque. Disons‑le tout net : en dehors d’un médium insuffisamment projeté (qui lui a sans doute coûté une carrière plus encore prestigieuse), Hunold brille en Turandot, en faisant valoir toute sa finesse interprétative dans le phrasé. La puissance admirablement maîtrisée dans les passages en pleine voix la montre à son meilleur, justifiant des applaudissements nourris en fin de représentation.
Le reste du plateau vocal n’atteint malheureusement pas les mêmes cimes, mais reste toutefois de bonne tenue. Ainsi du Calaf de Mickael Spadaccini, qui cherche à compenser une tessiture insuffisante, une émission souvent étroite et une projection modeste par une musicalité bienvenue dans les passages sans virtuosité. Luciano Batinic (Timur) souffle le chaud et le froid, en séduisant par ses graves sonores, sans parvenir à faire oublier un aigu instable. Si Victor Dahhani (Altoum) se montre impeccable de dignité dans ses brèves interventions, on est aussi séduit par Vincenzo Nizzardo, remplaçant de dernière minute de Matteo Loi dans le rôle de Ping. Son agilité sur toute la tessiture et sa présence lui permettent de composer un duo truculent avec le solide Carlos Natale (Pong). Plus en retrait, Sébastien Droy (Pang) n’atteint pas le même niveau, desservi par son timbre fatigué et son émission en force.
Les chœurs préparés par Alan Woodbridge montrent parfois quelques limites dans les verticalités, surtout dans les changements brusques de registre des sopranos. Le chœur d’enfants affiche quant à lui une fraîcheur vocale d’une belle précision. Enfin, la direction apaisée de Federico Santi étonne par sa recherche de sonorités dans les passages lents, avant de s’emporter davantage dans les tutti, plus péremptoires en comparaison. Seuls quelques décalages avec le plateau viennent parfois ternir cette lecture, qui cherche à exalter la modernité de la dernière manière de Puccini.



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