vendredi 26 janvier 2024

« La Femme sans ombre » de Richard Strauss - Nicolas Joël - Opéra de Toulouse - 25/01/2024

 

La production de Nicolas Joël (1953-2020), qui avait permis à La Femme sans ombre de faire son entrée au répertoire du Théâtre du Capitole en 2006, fait son retour à Toulouse autour d'un plateau vocal de haute volée. Un spectacle acclamé à juste titre par un public dithyrambique, toujours aussi gâté par le grand connaisseur des voiux qu'est Christophe Ghristi.

 

Il faut néanmoins, commencer par évacuer ce qui constitue la seule relative déception de la soirée. En effet, la sage mise en scène de Nicolas Joël reste trop uniforme et répétitive sur la durée assez longue du spectacle (un peu de plus de 4 heures, avec deux entractes) ; quant au refus d’expliciter les sous-entendus symboliques du livret alambiqué de Hugo von Hofmannsthal, il n’aide pas à démêler le double récit initiatique de l’Impératrice, prisonnière de la tutelle castratrice de son père et de sa nourrice, en miroir de celui du couple formé par les teinturiers, incapable de trouver le chemin du désir charnel pour remplir la fonction première de son rôle social, celui de procréateur. On aurait aimé que ce message moraliste, aux œillères bourgeoises et conservatrices, soit suffisamment mis à distance pour résonner davantage avec les évolutions contemporaines en la matière.

 

Quoi qu’il en soit, le travail de Nicolas Joël a pour lui une certaine lisibilité au niveau visuel. Il oppose le royaume des Esprits à celui des humains par une scénographie monumentale et bien différenciée, entre la majesté froide des teintes grises en hauteur et les volumes plus sombres et poisseux des bas-fonds, dévolus aux teinturiers. « Sans l’ombre d’un doute » : c’est ainsi que l’on pourrait résumer cette mise en scène ancrée dans le réalisme, évacuant, sans trop se poser de questions, l’orientalisme du conte et minorant les possibles effets spectaculaires du recours à la magie très présente dans le livret (par exemple, les apparitions tout en sobriété du faucon ou de l’amant de la teinturière).

Fort heureusement, on retrouve toute la force d’engagement du chef allemand Frank Beermann, désormais bien connu du public toulousain pour avoir dirigé depuis plusieurs saisons de grands titres du répertoire germanique (notamment Elektra du même Strauss), pour mettre en valeur la richesse de coloris de l’Orchestre du Capitole dans les passages apolliniens, avant de l’enflammer dans les déchainements telluriques de la partition, en une pâte sonore généreuse et bien contrastée. Toute l’attention du chef trouve aussi une articulation souple et naturelle avec le plateau vocal, luxueusement distribué jusque dans le moindre second rôle pour faire face aux masses sonores parfois dantesques voulues par Strauss.

Ainsi de Ricarda Merbeth qui troque cette fois le rôle de l’Impératrice pour celui de la teinturière et sculpte chaque syllabe au service du sens, en une saisissante incarnation théâtrale. Le poids des années ne paraît pas atteindre la soprano autrichienne dans ce rôle, qui semble avoir été écrit pour elle. On aime également l’aplomb scénique de Sophie Koch, qui donne à sa nourrice toute la noirceur attendue par ses phrasés tout en relief, sans jamais forcer sa voix.

Que dire, aussi, de l’une des grandes révélations du Festival de Bayreuth en la personne d’Elisabeth Teige (L’Impératrice), dont la souplesse d’émission et la conduite harmonieuse de la ligne sont un régal sur toute la tessiture, sans aucun effort apparent. Il lui reste à trouver davantage de longueur de souffle en certains endroits pour donner plus encore de chair à son interprétation, mais l’ensemble se situe déjà à un niveau superlatif. Plus musculeux en comparaison, dans l’aigu surtout, le chant ardent d’Issachah Savage (L’Empereur) se nourrit de ses moyens considérables, parfaitement projetés. On est plus encore séduit par la noblesse de phrasés de Brian Mulligan, qui donne à son Barak des trésors d’humanité, à même de faire passer une émotion subtile, toute en demi-teinte et sans ostentation.

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