lundi 8 décembre 2025

« Hansel et Gretel » d'Engelbert Humperdinck - Pierre-Emmanuel Rousseau - Opéra national du Rhin à Strasbourg - 07/12/2025

Seulement filmée en 2020 pendant la pandémie, la nouvelle production d’Hansel und Gretel d’Engelbert Humperdinck imaginée par Pierre-Emmanuel Rousseau pour l’Opéra national du Rhin trouve le chemin des planches : trop timide au début, le spectacle décolle tardivement avec l’arrivée de la sorcière, tandis que le plateau vocal se montre trop inégal pour convaincre sur la durée. 

Pilier du répertoire dans les pays germaniques au moment des fêtes de Noël et parfois au-delà (voir notamment à Saint-Gall), Hansel et Gretel (1893) d’Humperdinck (1854-1921) ne bénéficie malheureusement pas de la même notoriété dans l’Hexagone. Deux productions parisiennes d’envergure en 25 ans, au Théâtre du Châtelet puis au Palais Garnier, une seule en Alsace en 2000, c’est bien peu pour un ouvrage aussi lumineux, à la délicieuse invention mélodique, qui a pour avantage premier d’initier les jeunes pousses au monde lyrique. On ne peut donc que se réjouir de l’initiative d’Eva Kleinitz (1972-2019), alors directrice de l’Opéra national du Rhin, de remettre au goût du jour cet ouvrage finalement rare dans nos contrées : avec cette reprise, à la distribution en grande partie renouvelée, on découvre enfin sur scène cette production, confiée à Pierre-Emmanuel Rousseau. Depuis ses premiers pas à l'Opéra-Comique en 2010, l’ancien assistant de Stéphane Braunschweig au Théâtre national de Strasbourg mène désormais une carrière reconnue en tant que metteur en scène, comme a pu le découvrir le public alsacien dans Le Barbier de Séville de Rossini, en 2018.  

Pour Hansel et Gretel, Pierre-Emmanuel Rousseau choisit d’insister d’emblée sur l’extrême pauvreté des protagonistes, réduits à trouver leur pitance parmi les restes d’une décharge à ciel ouvert : en choisissant d’ancrer les personnages dans une réalité sociale sordide, cette proposition évacue tout merveilleux au premier tableau, sans recourir à la moindre illustration visuelle lors des splendides interludes orchestraux imaginés par Humperdinck. Si cela peut s’entendre pour l’ouverture, c’est particulièrement dommageable pour la scène du récit de l’existence de la sorcière par le père, considérablement affadie de ce fait. Dans cette optique minimaliste, le finale du I et l’interlude de la forêt dévoilent petit à petit tout un bestiaire bigarré et farfelu, permettant d’animer enfin le plateau. La découverte de la maison diabolique, transformée en cabaret entouré d’une fête foraine, surprend ainsi par son énergie survitaminée, en contraste avec le statisme et l’aridité du début. Si le choix d’opposer radicalement les deux actes a une cohérence intellectuelle, force est de constater qu’il conduit à sacrifier toutes les possibilités dramaturgiques du I, au risque de l’ennui. Il faut donc accepter ce parti-pris pour pleinement savourer le spectacle, qui décolle enfin en deuxième partie, en convoquant Marlène Dietrich, entourée de son « freak show » déluré. Fasciné par les efforts de la diva pour limiter les injures du temps jusqu’au soir de sa vie, Pierre-Emmanuel Rousseau imagine ainsi une sorcière à la beauté de plus en plus décatie, qui conserverait sa jeunesse en se nourrissant de celle des plus jeunes. Enfin, les quelques allusions au comportement de prédateur sexuel du monstre finalement révélé, comme un lointain avatar de Dorian Gray, sont parfaitement justifiées par le texte du livret. 


Face à ce travail inégal, le plateau vocal réuni ne convainc pas tout à fait, en raison de rôles-titres mal assortis. La faute en revient au choix de Julietta Aleksanyan, qui ne parvient pas à affronter toutes les nécessités de son personnage de Gretel. La soprano d’origine arménienne peine ainsi en première partie, faute de souplesse dans les accélérations, tout en montrant des changements de registre audibles jusque dans les parties plus lyriques. On note aussi quelques détimbrages par endroits, comme signe, peut-être, d’une nervosité pour cette représentation attendue. On lui préfère sa partenaire Patricia Nolz (Hansel), qui fait valoir des phrasés admirablement articulés, d’une précision de diction appréciable dans ce répertoire. Seul l’aigu manque de brillant pour nous emporter tout à fait. A ses côtés, malgré une tessiture que l’on aimerait plus étendue dans les graves, Damien Gastl s’impose en Peter par la conduite naturelle de sa ligne vocale, parfaitement projetée. Encore en rodage, Catherine Hunold déçoit en Gertrud par son impact vocal discret face à son partenaire ; le medium est ainsi trop retenu pour embrasser toute la richesse harmonique requise. Autre motif de déception avec la sorcière vocalement trop lisse de Spencer Lang : même si c’est un choix imposé par la mise en scène, cette idée ne rend pas justice à l’outrance comique attendue dans sa partie. Enfin, Louisa Stirland donne une leçon de musicalité lumineuse dans son double rôle, qui offre un peu de baume au coeur.

Directeur musical de l’Orchestre national de Mulhouse (nouvelle appellation de l’Orchestre symphonique de Mulhouse) depuis 2023, Christoph Koncz (né en 1987) met un peu de temps à chauffer sa formation, du fait de tempi trop mesurés au début. Sa propension à l’allègement raffiné des textures souffre parfois d’une insuffisance de charpente comme de graves, mais reste attachante par son sens de la narration, sans jamais couvrir ses chanteurs.

Après les effluves ensorcelants dévolus à Hansel et Gretel, un autre spectacle est à ne pas manquer en début d’année prochaine à Strasbourg, avec la création française du Miracle d’Héliane de Korngold (voir en 2017 à Gand) : de quoi s’émerveiller du langage luxuriant et spectaculaire du compositeur de La Ville morte, à l’inspiration proche de ses contemporains Richard Strauss et Franz Schreker.  

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