mardi 20 septembre 2016

« Eliogabalo » de Francesco Cavalli - Leonardo García Alarcón - Opéra de Paris - 19/09/2016

Plus illustre compositeur de son temps à la mort de Monteverdi en 1643, Francesco Cavalli (1602-1676) obtint le privilège de composer l’opéra Ercole amante pour fêter les noces de Louis XIV et de l’infante d’Espagne Marie-Thérèse, dans une salle spécialement construite à cet effet aux Tuileries, en 1662. L’échec alors rencontré sonna le glas d’une carrière déjà vacillante du fait des changements de modes, avec la montée en puissance du style déclamatoire de Lully à la Cour de France, tandis que l’Italie avide de virtuosité vocale se voyait peu à peu gagner par l’extraversion de l’école napolitaine. Sur les quarante et un opéras composés par Cavalli au cours de sa carrière, vingt-sept ont été préservés de nos jours – tout en restant moins souvent montés que ceux de son maître Monteverdi en raison d’une orchestration souvent réduite à la seule basse continue. C’est ce qui explique pourquoi des chefs comme Raymond Leppard ou René Jacobs, défenseurs ardents de Cavalli, ont tous fait le choix d’un enrichissement de l’orchestration originale. On pense ainsi à la première production d’envergure d’Eliogabalo réalisée par Jacobs au Théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles en 2004, dans une mise en scène signée Vincent Boussard.

Outre cet enrichissement partagé de l’orchestration, Leonardo García Alarcón (né en 1976) a pris la liberté de modifier la tessiture du rôle d’Alessandro, habituellement dévolu à une mezzo ou à un contre-ténor, afin de le confier au ténor Paul Groves: une manière de s’éloigner de la «tyrannie de l’Urtext» (ou primauté du texte original) pour gagner en réalisme et s’adapter aux conditions en présence. On sait pouvoir compter sur le talent, le métier et le sérieux d’Alarcón dans cette tâche, lui qui s’est imposé comme le spécialiste actuel de l’œuvre de Cavalli (à Aix-en-Provence en 2013 dans son opéra Elena ou à l’occasion du disque consacré aux héroïnes des opéras de Cavalli, chez Ricercar), après avoir obtenu ses galons au festival d’Ambronay. On retrouvera d’ailleurs le chef argentin et sa compagne Mariana Flores en l’abbatiale d’Ambronay le 23 septembre prochain, à l’occasion d’un concert dédié au répertoire baroque sud-américain. Une courte parenthèse avant la reprise des soirées consacrées à Eliogabalo au Palais Garnier.


Pour son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris, c’est donc le tout dernier opéra connu de Cavalli (deux autres postérieurs sont perdus) qui était donné lundi soir lors de la «vraie fausse» première – soit quelques jours après l’«avant-première» entièrement réservée aux jeunes de moins de 28 ans. Vaguement inspirée de la réalité historique, l’intrigue fait de l’empereur romain Héliogabale, pourtant notoirement homosexuel et épris de travestissement, un tyran malade de son indécision et de ses caprices pour le sexe féminin, lui qui possède tout. Cet homme-enfant renie ainsi ses engagements les uns après les autres en un ballet aux effluves mortifères, victime de l’entourage délétère de ses proches Lenia et Zotico. Habilement, la mise en scène de Thomas Jolly (né en 1982) fait écho à la sensibilité du personnage historique, tout en s’appuyant sur un remarquable livret, caractéristique du goût de Cavalli pour une place égale du théâtre et du chant. C’est sans doute ce qui a conduit au choix du jeune metteur en scène français, spécialiste des œuvres fleuves de Shakespeare tel le Richard III donné en début d’année à l’Odéon.


Sa mise en scène insiste d’emblée sur les ambiguïtés d’Héliogabale, entouré d’éphèbes à moitié nus lors de nombreuses scènes, tandis que la proximité du personnage de Zotico, à la tenue cuir explicitement sexuelle, en fait l’amant probable du tyran. Si les robes délirantes d’Héliogabale ont bien entendu pour but de ridiculiser le personnage, on aime aussi les costumes antiques revisités qui participent d’une intemporalité chargée d’universaliser le propos finalement banal d’un souverain aveuglé par son pouvoir tout-puissant. On pourra évidemment regretter que Thomas Jolly laisse de côté toute illustration trop sulfureuse ou ne fasse ressortir davantage les intermèdes comiques présents dans l’opéra – prenant finalement peu de risques, au profit d’un spectacle très visuel. A la présence nombreuse des figurants et à l’exubérance des costumes répond ainsi une économie de moyens au niveau des décors, composés d’un unique escalier amovible qui rappelle les scénographies de Pierre-André Wietz et Olivier Py, tandis que la scène agrémentée d’éclairages façon concert rock est plongée dans une pénombre constante pour permettre des assemblages discrets et inattendus du décor, évoquant cette fois l’univers visuel d’un Joël Pommerat. L’escalier plongeant dans la fosse a surtout pour avantage de permettre à ses chanteurs de se placer très près du public pour une meilleure projection – une aubaine pour les contre-ténors en mal de puissance.


Ce n’est évidemment pas de ce côté-là que péchera la star Franco Fagioli dans le rôle-titre, impérial d’aisance vocale grâce à une diction souple et ronde, ainsi qu’à un timbre chaleureux et enveloppant. Pour autant, il lui manque encore la justesse du tempérament dramatique ou l’émotion tenue par les nuances. C’est précisément en ces domaines que nous émeut Valer Sabadus (Giuliano), un peu juste de projection pour une aussi grande salle, mais vivement applaudi à l’issue de la représentation pour sa grande classe. Si Matthew Newlin (Zotico) et Emiliano Gonzalez Toro (Lenia) se montrent irrésistibles de noirceur dans leurs rôles respectifs, Paul Groves (Alessandro Cesare) s’en sort bien lui aussi avec un timbre qui manque certes de couleurs, mais qui bénéficie de son engagement et de son impact dramatique. A ses côtés, les femmes assurent vaillamment leur partie, au premier rang desquelles le timbre corsé parfaitement articulé de Mariana Flores (Atilia), véritable rayon de soleil de la soirée.


En dépit de quelques réserves mineures, Cavalli réussit donc son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris.

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