L’Orchestre symphonique de Londres (LSO) et son chef Simon Rattle achèvent une tournée qui les a menés de Dortmund à Luxembourg, avant leur arrivée à Paris, pour deux concerts très attendus. Après le premier d’entre eux dédié au répertoire américain (Gershwin, Harris et Adams) la veille, place à une confrontation du classicisme souverain du Concerto pour violon de Johannes Brahms (1878) aux déchaînements telluriques de la Symphonie n° 4 (composée en 1936, mais seulement créée en 1961) de Dmitri Chostakovitch.
Il est finalement bien peu d’occasion d’entendre en concert cet ouvrage aux proportions hors normes en termes d’effectifs réunis (une centaine d’interprètes), dont la complexité et la modernité d’écriture (proche des audaces de son opéra Le Nez) nécessite un chef aguerri à ce type de répertoire. Ainsi de Simon Rattle, qui après son long mandat à la tête du Philharmonique de Berlin, se retrouve aujourd’hui à la tête du LSO et de l’Orchestre de la Radio bavaroise, excusez du peu ! A 69 ans, le chef britannique n’a rien perdu de son énergie légendaire pour galvaniser ses troupes, promenant sa crinière blanche dans toutes les directions avec une attention de tous les instants : de quoi embrasser les changements d’atmosphère nombreux du premier mouvement, le plus long de la symphonie, entre clarté des plans sonores bien différenciés et précision rythmique dans les attaques. Comme à son habitude, Rattle fait ressortir de nombreux détails dans les piani, n’échappant pas en quelques endroits à une lecture un rien séquentielle. La splendeur des timbres du LSO reste toutefois un régal tout du long, tant Rattle s’évertue ainsi à les mettre en valeur, sans jamais oublier d’insister sur les réparties ironiques et grinçantes aux bois, rappelant en cela plusieurs sonorités audibles dans le Concerto pour orchestre de Bartók ou les Symphonies de Mahler (dont Rattle est un spécialiste).
Souvent imprévisible, ce premier mouvement force l’attention par son alternance de tutti impressionnants de déflagration sonore, en contraste avec les passages à l’esprit plus populaire et forain, sans parler de la course à l’abîme du Presto, avec des cordes en fugato, ici très nerveuses. Le bref deuxième mouvement, Moderato con moto, fait davantage de place aux sonorités piquantes, tour à tour évanescentes et morbides, le tout merveilleusement étagé par Rattle, avant la conclusion majestueuse entonnée par les cors, aidés des flûtes, puis des violons en scansion. Le Largo qui suit entonne une mélodie narrative au basson, presque en sourdine, bientôt reprise par les autres vents. Le ton chambriste accompagne une musique plus descriptive, qui laisse entrevoir entre les lignes les premières désillusions de Chostakovitch face au régime totalitaire soviétique. Rattle ne s’y trompe pas et ne verse jamais dans le triomphalisme, notamment dans l’Allegro conclusif. La toute fin se montre ainsi particulièrement glaçante avec sa scansion menaçante aux contrebasses, qui s’équilibre peu à peu avec la mélodie principale, mais sans jamais lui laisser prendre le dessus. Les dernières notes énigmatiques au célesta gardent suffisamment d’ambiguïté et de distance pour préserver la hauteur de vue attendue.
Isabelle Faust |
La longue introduction aux vents de l’Adagio permet ensuite au merveilleux hautbois solo tenu par Olivier Stankiewicz de se distinguer, en un son velouté à fleur de peau, que l’on retrouve dans la conclusion de ce mouvement, aidé cette fois des cors, avec le même tapis de velours suspendu. Le finale sautillant confirme qu’Isabelle Faust sait tout faire, en maîtresse souveraine de son instrument, sans jamais perdre de son allant et de son raffinement. Après cette prestation de haute volée, l’Allemande s’adresse au public en français pour lui annoncer un bis aussi surprenant que délicieux, dédié à l’un des caprices de Charles-Auguste de Bériot. De quoi conclure la première partie du concert, tout de fantaisie et de malice réunies.
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