Aux côtés de la création mondiale de L’avenir nous le dira de Diana Soh et de la première lyonnaise de 7 minutes de Giorgio Battistelli, créé en 2019
à Nancy, le festival annuel d’opéras de l’ancienne capitale des Gaules
fait la part belle à l’un des titres les plus fameux de Verdi, La Force du destin
(1862). Le principal motif de curiosité de cette nouvelle production
consiste à découvrir plus avant le travail de l’un des trublions de la
mise en scène en Allemagne, Ersan Mondtag, également chargé des décors.
Loin de son image de provocateur exubérant, forgée lors de ses premiers essais lyriques (voir notamment Le Lac d’argent de Weill en 2021 à Gand, puis à Nancy l’an passé),
Mondtag se montre ici inhabituellement sage, en dehors d’une
scénographie insistant sur la mort omniprésente pendant tout l’opéra. Le
décor spectaculaire aux nombreux crânes amoncelés évoque ainsi une
entrée de catacombes, rehaussée au premier plan de têtes coupées sur des
piquets en dernière partie. L’Allemand cherche à insister sur les
méfaits de la guerre, qui cernent les protagonistes tout du long, dès le
premier tableau : on voit ainsi des civils occupés à préparer le
conflit, en stockant des munitions. Si ce sous‑texte aide en partie à
passer outre les nombreuses facilités du livret, aux coïncidences et
raccourcis risibles, il se montre moins convaincant dans les scènes
populaires, à la direction d’acteur maladroite et souvent convenue. Si
la partie strictement visuelle est réglée avec un sens des éclairages
admirablement varié, cela ne suffit pas pour affronter la totalité des
plus de trois heures d’opéra (parmi les plus copieux de Verdi) : ce
spectacle souffre surtout d’un manque d’idées pour donner davantage de
profondeur et de crédibilité à cette histoire rocambolesque de vengeance
obtuse, mâtinée de racisme.
Face à cette proposition globalement décevante, le plateau vocal donne
autrement plus de satisfactions, malgré quelques réserves. Ainsi de la
Leonora de Hulkar Sabirova, qui souffle le chaud et le froid du fait
d’une tessiture insuffisamment étendue dans le suraigu. Le
positionnement dans l’aigu, peu stable, joue avec les limites de la
justesse, occasionnant une écoute éprouvante de ce point de vue. Fort
heureusement, la soprano ouzbèque se rattrape par ses phrasés toujours
raffinés, ainsi que sa capacité à fouiller le texte, aux traits délicats
dans les piani. A ses côtés, Riccardo Massi (Alvaro) compense
son absence de style, trop mélodramatique et au vibrato envahissant, par
une technique solide et bien projetée. On lui préfère de loin la grande
classe interprétative d’Ariunbaatar Ganbaatar (Carlo), d’une sûreté de
ligne éloquente sur toute la tessiture et d’une grande justesse de ton
au niveau dramatique. Que dire du toujours superlatif Michele Pertusi
(Père gardien), à la noblesse de phrasés toujours aussi bouleversante ?
On aime aussi la Preziosilla puissamment incarnée de Maria Barakova,
malgré une caractérisation populaire insuffisante. On peut faire le même
reproche à Paolo Bordogna (Melitone), vocalement impeccable, mais qui
peine à faire vivre son personnage fantasque d’une folie bienvenue. Avec
les seconds rôles tous parfaitement distribués, le Chœur de l’Opéra de
Lyon s’illustre une nouvelle fois par ses qualités de précision et
d’engagement.
Reste le meilleur pour la fin, avec la prestation énergique et
parfaitement ciselée au niveau rythmique de Daniele Rustioni, qui n’a
pas son pareil pour insuffler au mélodrame une intensité toujours
stimulante pour l’ensemble du plateau. De quoi faire vivre l’un des
ouvrages verdiens mélodiquement les plus inspirés et nous faire
regretter le départ du chef italien pour New York, où il assumera le
poste de premier chef invité du Metropolitan Opera. Sans attendre la
nomination de son successeur, l’Opéra de Lyon a dévoilé sa prochaine
saison, avec en point d’orgue la rare Louise (1900) de Gustave
Charpentier, en coproduction avec le festival d’Aix‑en‑Provence. La
découverte ou la redécouverte de ce chef‑d’œuvre, équivalent du vérisme
en France, est un immanquable, à ne rater sous aucun prétexte !
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